Dalcroze, pédagogue visionnaire

Il y a un peu plus d’un siècle, le compositeur Émile Jaques-Dalcroze inventait une pédagogie originale basée sur l’approche corporelle de la musique : la rythmique. Aujourd’hui, cette méthode s’enseigne au niveau professionnel exclusivement à Genève. Des musiciens venus du monde entier s’y pressent pour étudier dans le sillage de ce pédagogue atypique.
Avant même de passer la porte de l’Institut Jaques-Dalcroze (IJD), le ton est donné : bouger, s’exercer, ressentir, créer, explorer. Tel un mantra, ces mots inscrits en guise de bienvenue invitent à entrer dans une autre dimension. L’institut, au centre du quartier des Eaux-Vives à Genève, connaît une fréquentation en augmentation constante : 2 600 élèves (de 12 mois à 80 ans) viennent chaque semaine pratiquer la rythmique dans les 32 cours assurés. Battant en brèche le graphocentrisme des pédagogies musicales dominantes et l’opinion communément admise d’un “sens inné du rythme”, la méthode imaginée par Émile Jaques-Dalcroze est basée sur la souplesse, la respiration, la liberté du corps et des gestes, « pour faire du corps tout entier une oreille(1) ». Elle ne s’adresse pas seulement aux enfants désireux de s’initier à la musique, elle se pratique à n’importe quel âge : elle est même recommandée depuis quelques années par les hôpitaux universitaires genevois (HUG) aux personnes atteintes de maladies dégénératives comme ­Alzheimer ou Parkinson.

Piano obligatoire

« Dans la rythmique Dalcroze, on utilise le mouvement naturel du corps pour développer une sensation musicale à travers celui-ci », nous explique Céline Farina, étudiante en troisième année de bachelor à l’IJD. Depuis 2006, une convention rattache l’IJD à la Haute École de musique de Genève (HEM) au sein du département musique et mouvement, qui propose une filière bachelor et une orientation master. « À l’origine, la formation professionnelle n’était accessible qu’aux pianistes, car le piano est le support principal de la rythmique », précise Sylvie Morgenegg, directrice des études. « On a besoin de cet instrument harmonique et d’un certain volume sonore pour improviser et faire bouger un groupe, poursuit la directrice, mais depuis vingt ans, nous admettons d’autres instrumentistes, pour autant qu’ils pratiquent aussi le piano. » L’enseignement passe essentiellement par le geste et l’improvisation : « À L’IJD, nous n’avons pas de table, raconte Céline. Dans les cours de solfège, lorsque tu as reconnu les degrés joués au piano, tu dois les mettre en mouvement : premier degré, la main sur la tête, cinquième, une statue à deux… » Au total, l’IJD et la HEM accueillent dans la filière professionnelle musique et mouvement une quarantaine d’étudiants par année (entre cinq et huit étudiants par niveau).

Pédagogie radicalement ludique

Depuis 1920, la rythmique occupe une place de choix dans le cursus de l’école publique romande – surtout à Genève, mais également à Lausanne. Elle est enseignée au cycle élémentaire pour les degrés 1P à 4P (de la dernière année de maternelle au CE2) à raison de 45 minutes par semaine. La méthode figure dans le plan d’études romand et accompagne les apprentissages des domaines arts/musique et corps et mouvement.
Le mot d’ordre pour les enseignants rythmiciens ? Pas d’intellectualisation ! « Prenons l’exemple d’une leçon sur le “piqué-lié”. Tout doit partir d’une histoire : un serpent qui glisse pour le lié, un hérisson pour évoquer le piqué, détaille Céline. Ensuite, il faut mettre l’histoire en mouvement, faire chercher aux enfants des déplacements qui correspondent à ceux du serpent et du hérisson. » Au revoir les dictées traumatisantes ; la méthode Dalcroze fait partie des pédagogies actives, radicalement ludiques. « Pour les enfants qui commencent la musique, c’est parfait. J’ai rarement entendu un enfant qui n’aimait pas la rythmique, et pourtant c’est du solfège ! s’enthousiasme Benjamin Roth, pianiste et étudiant en master 1. En plus, elle offre un développement corporel harmonieux et favorise la cohésion de groupe. »

Manque d’enseignants

Tout n’est pas rose pour autant : la méthode est aussi victime de son succès et il manque de rythmiciens dans les départements de l’instruction publique. Pour résoudre ce problème, la Confédération a décidé en 2016 de reconnaître le titre de bachelor remis par la filière musique et mouvement comme qualifiant. Ainsi, sans avoir la mention “Dalcroze” sur leur diplôme – qui s’obtient uniquement avec le titre de master –, les musiciens, bachelor en poche, peuvent enseigner la rythmique à l’école publique. « C’est un effet pervers du système », déplore Élise Millet, rythmicienne de la première heure. Diplômée de l’IJD en 2003, elle enseigne la rythmique dans les écoles publiques lausannoises depuis dix-sept ans. « Le bachelor qualifiant est dramatique pour la méthode Dalcroze, car il s’agit de personnes peu formées qui enseignent parfois la rythmique sans jouer une note de piano ! Cela disqualifie complètement le travail que nous faisons, ajoute-t-elle, et cela entretient l’idée que notre travail est similaire à de l’éveil musical et surtout à de la garderie. »

Dalcroze à Paris

Au début du 20e siècle, la rythmique Dalcroze avait connu en France un succès grisant. Parmi les premiers diplômés de l’institut genevois, Marie Rambert, recrutée à sa sortie comme professeur de rythmique des Ballets russes de Diaghilev à Paris, aida Nijinski à la préparation du Sacre du printemps de Stravinsky, dont la création en 1913 marqua à jamais la danse contemporaine. L’année suivante, le peintre suisse Paul Thevenaz fonda, rue de Vaugirard, le Club de gymnastique rythmique Jaques-­Dalcroze, à deux pas des locaux de la Nouvelle Revue française et du théâtre du Vieux-Colombier. Aussitôt, danseurs, chorégraphes, auteurs, comédiens et metteurs en scène s’intéressèrent à cette nouvelle pratique, rejoints par une bonne partie de l’avant-garde littéraire, dont André Gide, Jean Cocteau, Philippe Soupault et Louis Aragon. Anecdote amusante : c’est lors d’un cours de rythmique Dalcroze sur l’esplanade du Trocadéro, au printemps 1919, qu’Aragon est présenté à Gide par Jean Paulhan, puis à Soupault par Gide.

Rythmique utopique

En plein milieu des Années folles, le palais du rythme imaginé par Dalcroze voit le jour dans la cité-jardin de Hellerau (près de Dresde). Cette expérimentation urbaine et sociale, où se rêvent l’art et l’homme de demain, place l’éducation musicale au cœur de son projet initial. Le pédagogue visionnaire a alors l’intention « de créer par le rythme une architecture morale et esthétique ». L’idée est de réharmoniser l’être humain souffrant de l’aliénation du travail industriel et de la déconnection avec la nature. Avec l’architecte Heinrich Tessenow, Dalcroze imagine son Bildungsanstalt. C’est ainsi que Hellerau, entre laboratoire et utopie, fera discuter toute l’intelligentsia européenne de 1911 à 1914. La Première Guerre mondiale mettra brutalement fin à cette aventure pionnière, puis « le national-socialisme la détournera de sa destination première(2) », mais la dispersion des membres de cet institut propagera des innovations en matière de chorégraphie, de jeu théâtral, de mise en scène, d’éclairage et, bien évidemment, de rythmique, et diffusera une pédagogie basée sur l’épanouissement des élèves et le développement de leur spontanéité.

Santé publique

La Suisse reconnaît depuis plusieurs années les vertus de la rythmique Dalcroze pour les personnes âgées atteintes de maladies dégénératives. Après une vaste étude menée par le professeur Reto Kressig, gériatre aux HUG, et le docteur Andrea Trombetti, médecin adjoint aux HUG également, la Revue médicale suisse publiait en 2011 un rapport sur le bénéfice de la rythmique chez les personnes âgées. Il a ainsi été démontré qu’une pratique régulière de la méthode Dalcroze (une heure par semaine) diminuait de 50 % le risque de chute, « parce qu’elle sollicite l’équilibre et la marche, mais aussi la coordination, l’attention et la mémoire » ; un chiffre inédit en matière de prévention. L’assurance maladie a même sauté sur l’occasion pour rembourser les séances de rythmique. À l’IJD, ils sont aujourd’hui 500 seniors, entre 60 et 80 ans, à suivre des cours de rythmique toutes les semaines. Dans la ville de Genève, six établissements médico-sociaux (l’équivalent des Ehpad français) font intervenir des rythmiciens pour leurs pensionnaires.
Cent cinquante ans après son invention, les bénéfices de la rythmique Dalcroze semblent incontestables.
Mais en France l’enseignement de la méthode reste marginal. La Suisse doit-elle rester une exception ?

 

1    Claire Kuschnig et Anne Pellois, Le rythme, une révolution ! Émile Jaques-Dalcroze à Hellerau, avec la collaboration de Martine Jaques-Dalcroze, Éditions Slatkine, Genève, 2015.
2    Marco De Michelis, “L’institut Jaques-Dalcroze à Hellerau”, in Adolphe Appia, ou le renouveau de l’esthétique théâtrale (dessins et esquisses de décor), Lausanne, Payot, 1992, p. 28.

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