Facture instrumentale et intelligence artificielle entre curiosité et prudence

Suzanne Gervais 27/02/2020
Les outils d’intelligence artificielle ont droit de cité dans les laboratoires et les ateliers des fabricants automobiles, aéronautiques ou textiles. Marché de niche, la facture instrumentale accueille cette technologie avec plus de prudence.
Peut-on imaginer des algorithmes capables de créer l’instrument parfait, sans aucune aide humaine ?
Si l’industrie automobile a recours à des algorithmes de deep learning pour optimiser la fabrication des composants d’une voiture, la dimension artisanale de la fabrication des instruments de musique freine l’usage à ces outils, même pour les leaders du marché, dont la production est semi-industrialisée. Chez Buffet Crampon, l’heure est à la prospection. « Nous sommes en phase de recensement des applications possibles de l’intelligence artificielle dans nos ateliers, explique Michael Jousserand, ingénieur recherche.
Aujourd’hui, nous n’avons pas recours à l’intelligence artificielle, mais le sujet nous intéresse. » L’intelligence artificielle (IA) pourrait permettre non pas de supplanter le fabricant, mais d’optimiser la fabrication d’un saxophone ou d’une clarinette.

Un marché de niche

Les spécificités de la facture instrumentale posent toutefois plusieurs problèmes. L’IA suppose de s’appuyer sur des données enregistrées en nombre important, ce qui, dans un domaine semi-artisanal, n’est pas le standard. « Nous sommes un marché de niche, rappelle Michael Jousserand. On ne peut pas récolter des millions de données. » Par données, il faut entendre l’avis des musiciens sur les instruments ou les éventuels défauts rencontrés lors de la fabrication. « Sans compter que nos productions sont standardisées : nous ne proposons pas une centaine de saxophones différents, ce qui limite la diversité des avis que nous pourrions récolter », poursuit-il. Du côté de la concurrence, la réflexion n’est guère plus avancée. « La première étape est de déterminer à quoi nous servirait l’intelligence artificielle, nous explique un ingénieur de Yamaha. À quelles étapes de la production serait-il pertinent de l’utiliser et pour quoi faire ? »

Des critères subjectifs

Pour d’autres, les possibles applications de l’IA dans l’usine ne sont pas une priorité : « Nous utilisons d’autres moyens technologiques de fabrication qui sont hautement sophistiqués et sur lesquels nous préférons investir, explique Jérôme Selmer, PDG de l’entreprise. On est capable de numériser la perce d’un saxophone. Les logiciels de nos ingénieurs font des simulations pour prédire ce que pourrait être l’évolution d’un futur instrument. » Docteur à l’université McGill de Montréal, Antoine Lefebvre est ingénieur spécialisé dans la conception d’instruments à vent. Il est dubitatif : « Je ne sais pas si l’intelligence artificielle jouera un jour un rôle significatif dans le domaine. C’est un milieu qui a tellement d’histoire et de traditions qu’il est parfois un peu conservateur. Tout changement dans la conception d’un instrument est accueilli avec doute et scepticisme par les fabricants, mais aussi par les interprètes. » Pendant son doctorat, l’ingénieur québécois a pourtant travaillé à la conception d’un algorithme capable de quantifier tout seul la qualité d’un instrument à vent, selon plusieurs critères : justesse, timbre, facilité de jeu. « C’était extrêmement difficile, car les critères de qualité d’un instrument sont complexes et difficiles à cerner. On essaie de mettre des chiffres et des formules sur des paramètres qui, mis à part la justesse, sont subjectifs. Qu’est-ce que le timbre idéal pour un saxophone ? Développer un algorithme d’intelligence artificielle pour créer le meilleur instrument possible, soit, mais selon qui ? » Pour Antoine Lefebvre, le recours à l’IA sera sans doute une étape, mais jamais une fin en soi. « Il est possible d’utiliser des algorithmes pour optimiser la conception, mais je ne pense pas qu’on puisse enlever l’humain de l’équation. »

Expertiser plutôt que fabriquer ?

Fanny Reyre-Ménard, présidente de la Chambre syndicale de la facture instrumentale, est perplexe. « Du côté de l’artisanat, le grand sujet, c’est plutôt l’impression 3D, plus facile à utiliser pour les fabricants. L’intelligence artificielle est mise à toutes les sauces et peu de fabricants savent à quoi elle pourrait servir. » Également luthière, elle pense que c’est plus du côté de l’expertise des instruments anciens que l’intelligence artificielle a un rôle à jouer. « Avant, il y avait les experts, qui avaient l’œil, avec une méthode très empirique. Aujourd’hui, des outils permettent de dater et de documenter les provenances de bois pour sécuriser les transactions. Nul doute que la capacité de calcul, de comparaison et d’analyse de l’intelligence artificielle sera utile dans l’expertise, mais aussi pour limiter le vol des instruments. » Un sujet, qui divise le milieu.

La limite du robot

À l’autre bout de la chaîne, la relation du musicien à son instrument freine également l’utilisation des robots. Pauline Eveno, fondatrice de la start-up Syos, spécialisée dans la fabrication de becs de saxophone sur mesure grâce à l’impression 3D, a dû renoncer à l’automatisation de certaines étapes, comme la prise de contact avec le musicien. La jeune pousse avait mis en place un algorithme pour déterminer le profil et les attentes du client. « On s’est vite rendu compte que le service client, le fait de discuter avec nous, compte énormément pour le musicien qui achète un instrument ou même un accessoire. Il faut bien réfléchir à placer les robots et à l’automatisation là où l’humain n’a pas de valeur ajoutée : générer la géométrie d’un bec, par exemple, ou les imprimer en 3D. »

Parce que la nature même du marché des instruments de musique ne permet pas une grande récolte de données et que l’automatisation de toute la chaîne de fabrication d’un instrument paraît inenvisageable, l’IA est encore loin d’être reine chez les fabricants. Le sera-t-elle un jour ? Cela irait contre les attentes des musiciens, encore attachés, à la dimension artisanale de leur instrument.
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