« En expertise, la machine ne peut pas encore cerner l’épaisseur du temps »

Suzanne Gervais 27/02/2020
Stéphane Vaiedelich, responsable du laboratoire de recherche et de restauration du musée de la Musique, émet des réserves sur le recours à l’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle est-elle utile pour l’expertise des instruments ?
Je n’y crois pas une seconde. Pas pour des raisons technologiques, mais pour des raisons de connaissances historiques. Il existe très peu de sources sur les instruments de musique, et presque toutes, notamment les informations iconographiques doivent être passées au crible de l’analyse critique.
Prenons un violon de 1708, le Davidoff, l’une des pièces emblématiques de nos collections. D’après l’étiquette, il a été fabriqué par Stradivarius à Crémone. La datation de la table concorde. Regardons dans le détail : on a démontré qu’il a eu au moins trois manches différents, donc au moins trois touches si ce n’est plus. Je ne compte même pas le nombre de chevalets… L’instrument a dû être ouvert au moins six fois.
Un réseau de neurones artificiels ne peut donc pas dater avec certitude un instrument de musique ?
L’idée même d’un instrument authentique est une chimère : ce sont des objets d’usage, qui servent, qui passent de main en main, qui subissent des influences esthétiques diverses. La machine ne peut pas encore cerner l’épaisseur du temps, de l’histoire. Or, on ne peut pas détacher la vie des instruments de musique de l’histoire de l’art.
Est-ce à dire que l’intelligence artificielle est bannie de vos laboratoires ?
On se sert d’outils à base de réseaux de neurones artificiels tous les jours, mais pour des tâches plus ciblées, comme l’analyse chimicophysique des bois, l’évolution des pigments ou la reconnaissance de forme, qui permet de déterminer des liens de parenté entre différents luths d’une même époque. Pour nous aider à l’expertise d’un détail – une volute, une courbe, une ouïe… –, les outils d’intelligence artificielle sont efficaces et nous permettent, notamment, d’anticiper les conditions de dégradation d’un instrument. En revanche, qu’une intelligence artificielle expertise des instruments anciens à la place de l’œil et du cerveau humain, c’est impensable : il faut être d’une grande prudence sur les questions de datation. Ou alors, si on cherche à tout prix à exploiter l’intelligence artificielle pour faire de l’expertise, c’est qu’il y a du business derrière, plutôt que de la recherche.
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