Les compositeurs face à l’intelligence artificielle

Suzanne Gervais 27/02/2020
Alors que des algorithmes produisent symphonies et concertos, les compositeurs sont forcés de s’interroger sur leur rapport à la technologie. Pour ou contre l’intelligence artificielle ? Le point de vue de deux créateurs.

Guillaume Connesson :
« La machine dépossède le créateur »

Avez-vous peur que les robots concurrencent les compositeurs ?
L’idée que les robots finissent par remplacer l’homme et deviennent un danger pour lui était le grand créneau de la science-fiction d’après-guerre. Nous vivons tous les jours ce fantasme de dépassement de l’homme par la machine, rien qu’en utilisant un GPS.

Franck Bedrossian :
« La cocréativité homme-machine »

De quel œil voyez-vous ces machines qui composent des symphonies ?
Les progrès de l’intelligence artificielle interrogent notre rapport à la technologie. Je me prémunis contre un enthousiasme naïf par rapport aux nouveautés technologiques. Elles ont malgré tout ceci de positif qu’elles nous questionnent de manière inlassable sur notre rapport à la créativité et au temps.

Dans le domaine artistique, la place de l’intelligence artificielle est plus délicate. Aujourd’hui, les algorithmes permettent aux machines d’accomplir des tâches données, mais je ne suis pas convaincu par leur dimension créative. S’il s’agit de produire le plus vite possible un objet standardisé, le robot est assurément le meilleur. C’est pourquoi l’intelligence artificielle va sans doute s’imposer dans le domaine de la musique de consommation, construite à partir de recettes, ou certaines musiques d’accompagnement pour l’image : film, jeu vidéo…

Que pensez-vous des partitions composées par des algorithmes, comme Aiva ?

À ce stade, difficile de croire qu’une machine puisse concurrencer la production humaine dans le domaine artistique. L’ordinateur crée, à mon sens, des mélodies mortes, qui ne sont que des suites de notes. Il n’a pas encore la capacité de transformer un pantin de bois en vrai petit garçon. Parce que la machine ne sait pas, comme nous, qu’elle va mourir, elle n’a pas le don de créer. Tant que la machine ne peut pas ressentir, on est à l’abri. Peut-être qu’une machine donnera l’illusion de la vie, mais elle n’en dira pas grand-chose, elle n’en traduira pas la pulsation.

L’intelligence artificielle représente-t-elle une chance ou une menace ?

Je vois mal comment l’homme pourra résister à cette envie d’utiliser l’intelligence artificielle dans de nombreux domaines de sa vie. La créativité est souvent vue comme l’ultime frontière des machines. Elle est, pour l’heure, le bastion de l’humanité, mais personne ne peut dire ce que sera l’homme du futur. Se dirige-t-on vers l’humain augmenté, voire le transhumanisme ? On ne peut pas encore savoir ce que créera cet homme-là. Il y a un siècle, si on avait dit aux compo­si­teurs que les ordinateurs écriraient pour eux – et je parle seulement des logiciels de composition –, ils se seraient sentis dépossédés. En nous aidant, les machines nous dépossèdent, elles grignotent des territoires qui étaient occupés par l’homme. Ce qui m’inquiète, c’est l’absence de maîtrise : on ne sait pas très bien, au fond, si on le veut, ce progrès de l’intelligence artificielle. La question ne se pose même plus : on le subit.

 

Un artiste est quelqu’un qui construit, qui jette, qui fait des choix. Sans force d’abandon, pas de création. Or, la machine propose sans relâche une quantité phénoménale de matériaux, à une vitesse phénoménale. L’intelligence artificielle nous obligera à être encore plus vigilant dans nos choix esthétiques.

L’intelligence artificielle peut-elle participer au processus de création musicale ?

Sortons du fantasme du remplacement de l’artiste par la machine. À ce stade, les propositions des machines sont assez faibles et ne font réellement peur à personne. Mais les progrès peuvent venir ! Il est possible qu’un jour on fasse du simili-Fauré de manière tout à fait convaincante, mais il ne s’agirait toujours que de pastiche et pas de composition… Explorons plutôt la piste d’une cocréativité homme-machine, où la décision ultime reviendrait toujours à l’homme. Il ne faut pas mettre l’intelligence artificielle sur un piédestal : elle peut être un outil parmi d’autres à la disposition des compositeurs. Certains logiciels proposent des matériaux qui sont suffisamment intéressants pour provoquer l’imagination et être intégré à un projet musical pensé par l’humain.

L’intelligence artificielle représente-t-elle une chance ou une menace ?

Je suis partagé entre l’idée que les progrès de l’intelligence artificielle sont excitants – pour peu que le compositeur garde la main – et les éventuels dangers de répercussions sur l’économie – le productivisme à tous crins –, la sensibilité, l’écoute… Prenez l’éducation musicale, même du côté des interprètes : à quoi bon apprendre à jouer parfaitement du violon si un robot peut retrouver les inflexions les plus sublimes d’Itzhak Perlman dans le concerto de Beethoven ? Nous ne savons pas encore ce que les progrès de l’intelligence artificielle dans le domaine artistique vont nous forcer à faire. Mais la création musicale ne va pas devenir moins intéressante, bien au contraire. Il est très probable que l’intelligence artificielle agisse comme une ombre portée : il n’est pas impossible que les musiciens se détournent des solutions proposées par la machine pour affirmer une identité humaine inaccessible au robot.

 

 

 

 

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