La danseuse automate

André Peyrègne 27/02/2020
Retour sur la création de Coppélia et le parcours tragique de son interprète principale.
À cette époque, on ne parlait pas d’intelligence artificielle. On parlait d’automates. Et le sujet passionnait le monde. Lamartine ne s’interrogeait-il pas sur l’âme des objets inanimés ? Émile Perrin, directeur de l’Opéra de Paris (1862-1871), décide de créer un ballet qui mettrait en scène un automate.

Avec le célèbre chorégraphe Arthur Saint-Léon, ils songent à la poupée douée d’une âme que fabrique le savant Coppelius dans le conte d’Hoffmann L’Homme au sable (repris plus tard par Offenbach avec la poupée Olympia). Tenant leur sujet, il leur faut trouver un compositeur et une danseuse. Pour le premier, ils font appel à Léo Delibes, qui a déjà écrit quelques brillants arrangements pour eux. Pour la danseuse, Saint-Léon rend visite au cours de danse de Mme Dominique, qui est en lien avec l’Opéra. Son regard est attiré par une adolescente de 16 ans, aux cheveux bruns, au visage fin, au regard anthracite. Une fée parmi les apprenties ballerines !
« Comment s’appelle cette jeune fille, interroge-t-il ?
Giuseppina Bozzachi. »
La jeune fille raconte qu’elle est née à Milan, que son père est mort et sa famille sans argent. Comme son talent de danseuse a été remarqué, elle a été aidée à venir travailler à Paris où le directeur de l’Opéra lui a accordé une petite bourse.
« Mademoiselle, vous serez la soliste de mon prochain ballet ! » déclare Saint-Léon.
Giuseppina n’en croit pas ses oreilles. Elle applaudit des deux mains.
« Et quel sera mon personnage ?
– Une poupée qui devient humaine.
– Oh, monsieur, cela me fait peur ! Peut-on jouer ainsi avec les âmes ? »
Mais le bonheur de monter sur scène lui ôte toute crainte.
La première a lieu le 25 mai 1870. C’est une soirée grandiose, en présence de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie. Giuseppina incarne, avec une sorte d’innocence due à son âge, son personnage dont les gestes mécaniques s’humanisent peu à peu. Le succès est total. Les journalistes se déchaînent. Théophile Gautier loue la « charmante fille, avec des yeux noirs spirituels, ni trop grande ni trop petite, parfaitement faite » ; Barbey d’Aurevilly la traite joliment « d’espérance en fleur ». Guiseppina est portée au zénith. Elle est au comble du bonheur. Les représentations s’enchaînent.
Mais un malheur arrive : la guerre contre l’Allemagne déclarée le 19 juillet 1870. L’Opéra ferme. Giuseppina n’a plus d’argent. Comme beaucoup de Parisiens,  elle est condamnée à la famine. « Si j’allais voir Saint-Léon, peut-être pourrait-il encore m’aider ? » Ayant traversé Paris avec difficulté, elle se présente à son domicile. « M. Saint-Léon est mort hier », lui dit la domestique qui lui ouvre la porte. On est le 2 septembre 1870. Il a 48 ans. Crise cardiaque. Giuseppina a eu un pressentiment : son personnage finirait par lui porter malheur. Tiendra-t-elle encore longtemps ? Atteindra-t-elle ses 17 ans ? Elle meurt le 23 novembre – le jour même de ses 17 ans – et est enterrée dans la fosse commune du cimetière de Montmartre.
Depuis, on dit que, parfois, la nuit, un fantôme aux gestes d’automate rôde à sa recherche.

 

Coppélia ou la Fille aux yeux d’émail de Delibes est au programme du spectacle de l’École de danse de l’Opéra de Paris, du 25 au 30 mars, avec l’orchestre des lauréats du Conservatoire (dir. Guillermo Garcia Calvo).

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