Jacques Toubon : «La Fevis sert l’intérêt général»

15/01/2011
L’ancien ministre de la Culture vient de prendre la présidence de la Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés (Fevis). Il nous parle de cette nouvelle fonction et nous livre ses réflexions sur la politique culturelle et notamment musicale.
Pourquoi avez-vous accepté la présidence de la Fevis ?
Au milieu de l’année 2010, certains responsables d’ensembles sont venus me voir pour me demander si j’accepterais de devenir président de la Fevis. Le conseil d’administration a validé ce choix et m’a donc nommé à ce poste. Pierre Choffé, qui était jusqu’alors président, est désormais vice-président. Il y a sans doute deux raisons qui peuvent expliquer pourquoi ces responsables m’ont demandé d’occuper un tel poste.
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Tout d’abord, ils connaissent mon goût pour la musique et mon admiration pour les musiciens. Depuis trente ans, je constate l’essor des ensembles spécialisés. J’ai notamment été impressionné par le travail qu’ils ont entrepris sur la musique baroque, qu’ils ont débarrassée d’un style d’interprétation romantisant. Même si l’on trouve des ensembles spécialisés dans toute l’Europe, j’ai l’impression que ce mouvement est particulièrement exemplaire en France, où il est très structuré. Par ailleurs, d’un point de vue plus institutionnel, on m’a sans doute choisi pour ma capacité d’influence. Lors de mon passage au ministère de la Culture ou dans le cadre de mes différents postes, comme par exemple récemment dans la commission Zelnik, j’ai pu développer ma connaissance de la filière musicale et notamment de son économie. Et, surtout, j’ai toujours été un militant de la politique culturelle.

Quel sera votre rôle à la tête de cette fédération?
Mon rôle est de promouvoir les ensembles spécialisés dans le paysage français et international. Nous irons donc voir le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, qui est par ailleurs un ami proche, ainsi que de grands élus locaux. Il ne faut pas que ce mouvement s’institutionnalise, ce qui lui serait préjudiciable, mais il faut qu’il soit soutenu financièrement par les pouvoirs publics. Les ensembles ne sont pas reconnus comme ils devraient l’être. Il peut même y avoir une tentation, pour les pouvoirs publics, de se dire que les ensembles peuvent très bien se débrouiller tout seuls. La musique est un domaine avec lequel les politiques ont souvent peu d’affinités. Ils s’identifient davantage au théâtre ou au cinéma. Je tiens toujours à rappeler que l’on est dans un secteur où le rendement de l’euro investi est pourtant colossal, quand on voit les foules qui se pressent aux concerts.

Le 13 décembre, une journée de mobilisation a réuni le monde de la culture, dont les ensembles spécialisés. Partagez-vous l’inquiétude des responsables de ce secteur?
Il y a tout d’abord une question conjoncturelle. Les structures sont inquiètes pour leur financement : rappelons que la majorité des subventions des ensembles de la Fevis provient des collectivités territoriales qui jouent un rôle déterminant. Je comprends donc leurs craintes, mais je pense que les difficultés seront moins grandes qu’on ne l’imagine. Il est néanmoins justifié de sonner l’alarme. Mais il y a aussi une autre question qui, elle, n’est pas simplement conjoncturelle. Est-ce que les ensembles vont continuer à être soutenus uniquement comme porteurs de projets que n’assument pas les structures permanentes, ou bien vont-ils être reconnus comme accomplissant une mission de service public et traités financièrement comme tels ? C’est une vraie question de politique musicale publique. Je pense que les ensembles servent l’intérêt général pour différentes raisons : la diversité musicale de leur répertoire qui contribue à l’éducation musicale des Français, leur couverture territoriale remarquable et le nouveau public qu’ils ont su créer. N’oublions enfin pas l’image de la France que ces ensembles portent à l’étranger. Un cinquième du travail des ensembles se déroule en effet à l’international : ils donnent une image dynamique de notre scène musicale.

La Fevis regroupe des ensembles dont les membres sont en grande majorité intermittents du spectacle. Comment voyez-vous l’avenir de ce régime spécifique d’assurance chômage?
Je ne suis pas inquiet. Je ne crois pas que l’intermittence sera de nouveau attaquée. Ce que Renaud Donnedieu de Vabres [ministre de la Culture de 2004 à 2007, NDLR] a fait est bien fait. Il y a désormais un engagement du ministère sur cette question alors qu’auparavant celui-ci assistait un peu en spectateur à un conflit entre patrons et syndicats. Les mesures prises ont permis de fixer de nouvelles règles et d’aboutir à une certaine stabilité du système. Il faut, bien sûr, être vigilant et rappeler que, s’il y a en France une telle vitalité des ensembles spécialisés, c’est grâce à ce régime.

Qu’en est-il du financement des ensembles spécialisés par le mécénat?
La Fevis ne joue pas un rôle fédéral sur cette question, car le mécénat se règle en général au niveau de chaque ensemble. Mais nous pouvons aider les nouveaux ensembles en leur donnant des conseils dans ce domaine. De manière globale, je suis bien sûr favorable à l’engagement des entreprises et des particuliers. Mais aujourd’hui, on a le sentiment que les grandes entreprises aident surtout le sport et l’humanitaire. La culture arrive ensuite... Je pense qu’il y a sans doute beaucoup à faire à l’échelon régional. Les ensembles sont en effet ancrés dans un territoire et l’on peut jouer sur cette identification. L’ensemble peut ainsi représenter l’âme d’une région.
La plupart des ensembles ont été fondés par un chef d’orchestre auquel le nom de l’ensemble est étroitement associé.

N’est-ce pas un risque pour la pérennité de ces ensembles?
C’est une question sur laquelle réfléchissent les ensembles. Prenez par exemple William Christie qui confie de nombreux projets au chef Paul Agnew. L’une des plus belles réussites, ces dernières années, des Arts florissants est d’ailleurs le Jardin des voix, une académie de jeunes chanteurs. La relève est bien là... On peut également remarquer que l’Orchestre des Champs-Elysées a choisi, lui, d’élargir son répertoire pour se développer. Les ensembles se sont aujourd’hui fait un nom, tout comme les chefs qui mènent souvent une carrière importante en dehors de leur ensemble. On peut encore citer à ce propos le cas d’Accentus et de Laurence Equilbey.

Comment voyez-vous le problème du public de la musique contemporaine auquel sont confrontés les ensembles spécialisés dans ce répertoire?
C’est une question de civilisation : jusqu’au début du 20e siècle, on allait au concert pour écouter des œuvres nouvelles. Les choses ont ensuite basculé. On va désormais au concert pour reconnaître ce qu’on connaît. Ce qui pourrait améliorer la situation, ce serait de développer l’éducation musicale. Celle-ci est aujourd’hui spécialisée, ne concernant qu’un nombre trop restreint d’individus et, tant qu’elle le restera, on aura du mal à créer une appétence pour la musique en train de se faire. On voit par ailleurs des compositeurs revenir aujourd’hui au système tonal, mais je pense qu’avec cette démarche, on se mord un peu la queue. Ma conviction est que, lorsqu’on est auditeur, il faut avoir les oreilles grandes ouvertes.

Vous êtes aussi membre de la Hadopi. Quel bilan dressez-vous six mois après la promulgation de la loi Création et Internet?
Nous avons été nommés en 2009 et nous avons donc mis un an à mettre en place cette institution : c’est un délai relativement court. Le système de réponse gradué de la Hadopi va faire son effet. Mais attention, il ne s’agit pas d’un effet massif. Nous n’avons pas la prétention d’éradiquer le piratage. Ce qui est important, c’est de conjuguer une action dissuasive à la promotion de l’offre légale. Il nous faut réduire le nombre de ceux qui vont chercher la musique de manière gratuite et irrégulière. Le rôle de la Hadopi est d’infléchir une fatalité, et je pense que nous aurons des résultats sensibles fin 2011. Il serait par ailleurs intéressant que les ensembles spécialisés se penchent davantage sur la diffusion de la musique en ligne. Ils ont un public jeune, qui est adepte de cet usage des pratiques numériques. J’imaginerais bien la mise en place sur le web d’un portail commun des ensembles spécialisés.
Propos recueillis par Antoine Pecqueur et Philippe Thanh

(sur le même sujet voir également Gros plan sur la Fevis)

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