Jean-Julien Aucouturier : « La musique est l’une des clés de survie de l’espèce »

Suzanne Gervais 21/11/2019
Chercheur en sciences cognitives au CNRS, Jean-Julien Aucouturier étudie également avec l’Ircam l’impact des sons sur la santé et les handicaps émotionnels tels que l’autisme.
Les travaux sur la musique et les neurosciences ont le vent en poupe. Pourquoi ?
Il est maintenant établi que l’interprétation des stimuli musicaux par notre cerveau active de nombreuses zones de nos hémisphères. Mais quand j’ai commencé mes recherches, c’était un domaine de niche, considéré comme pseudoscientifique. Les compor­te­ments humains face à la musique demeurent pourtant très mystérieux : comment la musique crée-t-elle des émotions ? Nous n’en savons rien. En neurosciences cognitives, la musique est un objet d’étude passionnant, car notre réaction émotionnelle face à la musique n’obéit à aucune raison biologique. Il n’y a scientifiquement pas de raison d’avoir le cœur qui bat plus vite ou une décharge d’adrénaline quand on écoute un violoncelle : biologiquement, la musique ne sert à rien.
Vous venez d’entamer un projet de quatre ans avec le Centre ressources autisme du CHU de Tours…

On sait que, pour les personnes atteintes d’autisme, c’est notamment l’identification des émotions chez les autres qui pose problème. Le projet, piloté par la chercheuse Marie Gomot à Tours, utilise la voix et le son du sourire dans la voix pour mieux comprendre les déficits de traitement des émotions chez la personne autiste. On a remarqué chez le sujet non ­autiste que le fait de sourire en parlant change les propriétés de résonance de la bouche et même le timbre de la voix. Celui qui entend se met lui aussi à sourire, en réponse à ce sourire auditif. C’est une réaction inconsciente, mais systématique. Sauf peut-être chez les personnes avec autisme. En laboratoire, nous manipulons donc des phrases pour en faire des phrases “souriantes” et les faire écouter pour voir la réaction des personnes.

Les sons et la musique peuvent donc aider à établir un diagnostic ?
En tout cas à mieux caractériser les handicaps sociaux et émotionnels. On pourrait imaginer cinquante morceaux dont on connaît les émotions et les utiliser comme une batterie de tests pour diagnostiquer des jeunes enfants. Une même sonate de Mozart parle à énormément de mécanismes cognitifs très évolués de notre cerveau : la mémoire, les émotions, le système moteur. Prenez la maladie de Parkinson : des médecins utilisent de plus en plus la musique et ses tempos pour soigner les déficits moteurs. Des laboratoires de recherche travaillent dessus pour aider les gens à remarcher, à enchaîner un pas puis l’autre… La musique est utilisée avec les patients atteints d’Alzheimer. Quand les gens perdent la mémoire, on peut utiliser la musique pour solliciter les zones du cerveau.
Quels travaux menez-vous avec l’hôpital Sainte-Anne, à Paris ?
Nous travaillons avec le service de réanimation. Une personne dans le coma est une sorte de boîte noire et l’on ne sait pas encore évaluer son état de conscience. Le son est l’un des seuls moyens d’entrer à l’intérieur de leur tête. Imaginez qu’on envoie des voix que j’appelle souriantes dans l’oreille de la personne dans le coma, dont le visage serait doté de capteurs : on pourrait évaluer son niveau de conscience. D’un point de vue médico-légal, cette avancée aura de grandes implications éthiques ! Mais, pour l’heure, nous commençons avec une résidence de deux compositeurs britanniques : leurs pièces seront bientôt diffusées dans les chambres de réanimation pour agir sur l’anxiété, très grande, des personnes dans le coma. Il s’agit de musique électronique, minimaliste, que l’on pourra diffuser pendant quarante heures. Les médecins de Sainte-Anne ont reçu les premiers enregistrements.
Toutes ces recherches sont coûteuses…

Oui, mais ce sont des sujets nouveaux, assez faciles à vendre aux financeurs de la recherche, car ils ouvrent de vraies possibilités pour les patients. Le monde médical est en demande, car ces avancées permettront de remplacer des solutions médicamenteuses coûteuses et pleines d’effets secondaires. Les neuro­leptiques ont des effets cardiovasculaires terribles. On sait maintenant qu’on peut diminuer la quantité d’anesthésiants grâce à la musique. Or, les anesthésiants ont un coût environnemental absolument terrible… Je tiens à l’idée que l’espèce humaine est unique par le fait qu’elle a développé la musique et que cette capacité humaine mystérieuse, un peu magique, pourrait aujourd’hui nous servir, nous soigner, nous aider à mieux ­vieillir, pourquoi pas à sauver notre planète. Qui sait ? La musique, ce n’est peut-être pas juste du plaisir, mais l’une des clés de la survie de l’espèce. C’est une conception peut-être un peu romantique, mais certainement pas idéaliste.

 

"Entre chercheurs et institutions de recherche, nous avons une économie de réputation et s’attribuer le rôle de quelqu’un ou oublier une tutelle est problématique. Je serai beaucoup plus à l’aise pour partager ce texte dans mes réseaux si certains points sont corrigés." 

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