Les concerts à la bougie au mépris des artistes

Mathilde Blayo 11/03/2020
Les événements CandleLight Concerts fleurissent en France, mais derrière un concept aguicheur, la réalité est moins reluisante.

En décembre dernier, dans la cathédrale américaine de Paris, éclairés seulement à la bougie, la soprano Laure Poissonnier et le pianiste François Moschetta jouaient dans le cadre des CandleLight Concerts. « Nous avions joué le jeu à fond, avec un programme sur le thème de la nuit, du rêve, raconte Laure Poissonnier. C’était vraiment un bon moment et nous avons eu des retours très positifs des spectateurs. » Produits par l’entreprise espagnole Fever, ces concerts à la bougie ont investit Paris en septembre, dans des lieux comme la cathédrale américaine ou la maison des Océans, et s’installent aussi à Lyon et Bordeaux, après avoir conquis Madrid et Londres.

Cachet divisé par 2,5

« Cette première expérience s’est bien passée. Nous avons fait deux soirées en négociant pour la deuxième date un cachet à 500 euros net par musicien et par concert », explique Laure Poissonnier. Dans chaque soirée CandleLight, un premier concert a lieu à 19h30 et un second à 21h30. Les deux musiciens sont recontactés en janvier par Solal Azeroual, le nouveau chef de projet CandleLight France, qui leur propose de rejouer le 7 mars. « Nous pensions rejouer le même programme, mais Solal nous demande des “tubes”, des airs d’opéras connus », se rappelle la soprano. Le 2 mars, les musiciens n’avaient toujours pas reçu le contrat, qui leur est finalement envoyé deux jours plus tard. « Nous voyons alors que le cachet est de 450 euros net chacun pour les deux concerts de la soirée, explique Laure Poissonnier. Ils ont attendu le dernier moment pour nous prévenir, espérant qu’on accepterait ce tarif plutôt que d’annuler. » L’entreprise ne souhaite pas négocier et les musiciens annulent leur concert. Fever, que nous avons contacté, justifie : « il y a eu incompréhension avec les musiciens. Les tarifs de décembre étaient spéciaux, liés à Noël. Hors de cette période les artistes sont rémunérés différemment et un gestionnaire de paye qui connaît le secteur gère les cachets à partir d’un budget donné. »

« Manipulation d’artiste »

Pourtant, la maison des Océans comptant 500 places, avec les moins chères à 20 euros et deux concerts par soirs, les recettes de CandleLight peuvent s’élever à 20 000 euros par soirée. Une ancienne employée estime que « c’est minimum 17 000 euros par soir. » Laure Poissonnier est alors remplacée par un baryton du chœur de l’Opéra de Paris ; l’annonce du changement n’a été faite qu’au début du concert. « C’est de la manipulation d’artiste. Il n’y a même pas la bienveillance et l’honnêteté d’annoncer un changement de programme et d’artiste. Ils n’y connaissent rien en musique. C’est une entreprise qui veut avant tout faire de l’argent avec un désintérêt et un mépris pour notre métier. » Pour l’entreprise, qui a pour but de faire découvrir la musique classique à des personnes qui n’en sont pas forcément amateurs assure vendre « un compositeur, pas un programme, ni un artiste. Ce qu’il faut c’est tenir la promesse d’une découverte du répertoire des grands airs d’opéras. »

 « Ubérisation »

Laure Poissonnier et François Moschetta ne sont pas les seuls à se plaindre des méthodes de CandleLight. Le Concert impromptu s’est vu proposer plusieurs concerts à Paris et à Lyon. « Sur le papier le projet est intéressant, considère Antonin Bonnal, le corniste du quintette. Mais quand nous avons reçu le contrat nous sommes tombés des nues. » D’une page à l’autre, le contrat fait mention de deux montants différents pour les cachets. Plusieurs articles posent également problème comme celui-ci : « Le PRODUCTEUR autorise également l’ORGANISATEUR à effectuer l’enregistrement audiovisuel du concert contenant des représentations de performances artistiques de l’artiste et, cède à l’ORGANISATEUR, à titre exclusif pour dix années, pour le monde entier et sur tous supports numériques et mécaniques tous les droits de propriété intellectuelle et tout autre droit découlant de ces enregistrements uniquement pour la promotion et la publicité de l’ORGANISATEUR, ses filiales et partenaires et/ou les concerts Candelight en général. » Ainsi que cet article : « Dans le cas d’un contrat sur plusieurs dates avec le même artiste, l’ORGANISATEUR pourra annuler une ou des prestations jusqu’à trois jours avant la date, dans le seul cas où la note attribuée par le public à l’issue du concert serait inférieur à quatre étoiles. » Pour Antonin Bonnal, c’est l’« ubérisation du spectacle vivant qui est à l’œuvre».

Chantage

Il ressort des témoignages recueillis que l’artistique n’a pas vraiment sa place aux CandleLight Concerts. Raphaël Ginzburg, du quatuor Wassily raconte que lui et ses collègues ont été pris au dépourvu lors d’un concert à Lyon, lorsque Solal Azeroual leur explique qu’il faut s’interrompre pendant les mouvements, sur une pièce de Beethoven, pour parler au public. « Pendant que nous jouions il nous faisait de grands signes pour qu’on s’arrête, il nous a fait venir en arrière scène pendant le concert pour qu’on change le programme. Il nous a dit qu’il reconnaissait la qualité de notre travail, mais que, dans ce cas là, la musique était secondaire », se souvient Raphaël Ginzburg. L’entreprise Fever considère que « les artistes ne ramènent pas le public et encore moins l’argent. Nous ne voulons pas d’attirer leur public. Et pour autant nous essayons de les valoriser en les présentant à chaque début de concert alors que le public vient avant tout pour écouter la musique d’un compositeur. On s’adresse au grand public, pas à des connaisseurs. »

Problèmes internes

« A l’arrivée du nouveau chef de projet en janvier, beaucoup de choses ont changé. Il nous a dit qu’il était ici pour le business, se souviennent d’anciennes employées de CandleLight. Notre salaire qui était de 16 euros de l’heure est passé à 12, ce qui n’est pas envisageable pour nous. » Elles évoquent également des problèmes managériaux internes et le déni de la direction générale de Fever. « Ils se renvoient tous la balle », considère Raphaël Ginzburg.

L’entreprise Fever fait office d’intermédiaire entre un client et une structure mais propose aussi ses propres événements comme ClandleLight et « sur les autres événements sur lesquels j’ai travaillé, cela se passait beaucoup mieux » confie une ancienne employée. En se disant désolée des différents problèmes rencontrés avec les artistes, Fever assure que pour beaucoup d’autres les choses se passent bien.

 

 

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