En Afrique du Sud la musique réunit les communautés

Claire Bargelès 06/04/2020

Alors que sous l’apartheid, la musique classique était l’apanage des Blancs, une nouvelle génération émerge peu à peu en Afrique du Sud. Le milieu musical s’en trouve dynamisé, et Noirs et Blancs se partagent désormais la scène nationale, symbole d’une nouvelle forme de vivre ensemble.

Il ne reste plus un banc de libre ce samedi après-midi dans l’église de la Sainte-Trinité, dans le centre de Johannesburg. Une mélodie envoûtante de Villa-Lobos captive l’audience. Devant l’autel, sous les vitraux colorés, l’ensemble à cordes de l’académie de musique Buskaid poursuit son concert avec un morceau de César Guerra-Peixe. Les visages sont sérieux et concentrés. Ces jeunes musiciens viennent pour la plupart de milieux déshérités de Soweto, l’un des townships où ont été déplacées les populations noires sous l’apartheid. Et ils ont l’ambition, un jour, de rejoindre les plus grands orchestres symphoniques du monde.

« Un refuge »

Mzwandile Twala s’avance sur le devant de la scène pour interpréter le solo de violon de la Romance en fa majeur de Beethoven. Cheveux courts, lèvres pincées, le petit prodige de l’orchestre enchaîne sa partie sans difficulté. « Je suis arrivé à Buskaid alors que je n’avais que 3 ans. Ma grand-mère avait entendu parler de l’association par le bouche à oreille, et elle a décidé de m’y amener, même si ce genre de musique n’était pas très populaire dans le quartier, explique le jeune homme de 19 ans, qui n’a jamais connu ses parents. Désormais, la musique classique me permet de m’échapper de mes problèmes, c’est mon refuge. »

Mzwandile est le symbole de cette quête de nouveaux talents lancée depuis 1997 par Buskaid : il s’apprête à partir à Londres, pour suivre un cours de musique de chambre à la Royal Academy of Music. « Chez moi, très peu de personnes pensent que l’on peut faire carrière, ils pensent que c’est juste une passion. Beaucoup doutent que l’on puisse y arriver si l’on n’a pas grandi dans le bon milieu, du côté des Blancs. Mais ces perspectives évoluent peu à peu, surtout ces dernières années. »

Ségrégation

Sous l’apartheid, à de rares exceptions près, la musique classique n’était pas accessible aux Noirs, soit près de 80 % de la population. La ségrégation était aussi de mise dans le monde de la culture : l’orchestre de la SABC, la compagnie de radio et télévision publique, était composé de musiciens blancs et se produisait devant un public blanc. Il faut attendre les années 1990, et la chute du régime, pour voir des institutions, telles que le Collège de musique de l’université du Cap, s’ouvrir aux étudiants noirs.

Dans le combat pour faire tomber le régime, la musique a joué un grand rôle. Les chants étaient souvent utilisés comme une arme non violente pour intimider les autorités. Oupa Moloto faisait partie des élèves dans les rues de Soweto en 1976, lorsque le township s’est révolté. « Quand on allait manifester, les chants étaient la clé, pour partager l’émotion entre nous. Et grâce aux chansons, on était capables de raconter notre histoire.»

« Toyi-toyi »

Les manifestations se transformaient rapidement en “toyi-toyi”, une danse de la contestation, pour défier la police. Magauta Molefe a participé à ces rassemblements, et a passé six mois en prison pour s’être opposée aux autorités. « Même les prisonniers chantaient, et les criminels de droit commun savaient que c’était la voix de ceux qui se battaient pour la libération », se souvient-elle. De nombreux artistes du pays, parfois en exil, ont aussi beaucoup produit lors de cette période pour soutenir les opposants, notamment Hugh Masekela, Johnny Clegg et Miriam Makeba. Des musiques qui étaient bien souvent censurées.

Des artistes étrangers, comme Stevie Wonder ou Peter Gabriel, ont également chanté contre l’apartheid. Avec en point d’orgue le concert géant organisé en 1988 à Wembley (Royaume-Uni), qui a fédéré le monde musical autour de la demande de libération de Nelson Mandela. « Ce rassemblement signifiait que les Sud-Africains n’étaient plus seuls dans la lutte, c’était devenu la lutte de l’humanité », rappelle Richard Nwamba, présentateur radio et spécialiste de la musique du continent. « Cela a prouvé que la musique est le meilleur moyen de mobiliser les gens. »

Cette culture musicale est aujourd’hui devenue un héritage, à tel point qu’à chaque rassemblement politique sont entonnés des chants de la libération. Beaucoup d’hommes politiques s’en servent comme d’une arme, tel le parti d’opposition des Combattants pour la liberté, dont les députés font parfois leur entrée au parlement en chantant. Ou l’ancien président Jacob Zuma, qui a pour projet d’enregistrer un album d’hommage à la lutte contre l’apartheid.

Musicalité innée

« Les Sud-Africains ont toujours eu un sens de la musicalité très poussé ! » s’exclame Rosemary Nalden. Perchée sur son tabouret, cette petite dame aux cheveux blancs dirige la répétition de l’orchestre de Buskaid, quelques jours avant le concert. Elle guide les musiciens d’une voix douce mais ferme. « La culture religieuse a joué un rôle très important, avec des chorales et des gospels dans tous les quartiers, explique l’altiste d’origine britannique. Grâce à cela, la plupart d’entre eux connaissent ­Haendel, par exemple. Tenez, d’ailleurs, tendez l’oreille… » Entre deux gammes de violon, on peut distinguer des chants religieux qui s’élèvent sans interruption dans la cour. Car Buskaid, créé par Rosemary Nalden, et sa centaine d’élèves sont hébergés dans des bâtiments adjacents à une église réformiste.

Faire carrière

Au fil des années, Keabetswe Goodman a vu l’école se développer et grandir, et les mentalités du quartier évoluer : « Quand j’ai débuté à Buskaid, mes amis ont commencé à me voir autrement, à me dire que j’allais devenir snob, que je n’étais plus du ghetto. Mais aujourd’hui, les perceptions ont changé », détaille la jeune fille, qui s’est fait tatouer une clé de sol sur le poignet. Tout a commencé un peu par hasard pour elle : « Lorsqu’on a entendu parler de Buskaid, on ne savait pas que l’école nous prêtait les instruments. Mais comme, dans ma famille, il y avait depuis très longtemps un violon accroché au mur, comme décoration, on l’a descendu, et c’est comme ça que je me suis lancée. » Aujourd’hui, à 29 ans, elle parvient à vivre de cours et de concerts. « Certains de mes proches ne comprennent pas encore que c’est devenu ma vie, mon métier, et ils auraient davantage apprécié que je devienne médecin ou ingénieur. Mais la musique constitue ma carrière. »

Des chanteurs stars

Des rêves qui sont encouragés par la reconnaissance internationale d’artistes noirs sud-africains, en particulier dans le monde de l’opéra. Avec, en première ligne, la soprano Pretty Yende, élevée dans un township du nord-est du pays, et qui foule maintenant les scènes de la Scala de Milan, du Metropolitan de New York ou de l’Opéra Bastille. Mais aussi la “Callas des townships”, Pumera Matshikiza, ou encore le jeune ténor Levy Sekgapane. Tous ces chanteurs, figures de réussite, montrent aux jeunes générations que le talent peut surgir de partout, à l’image de Menzi Mngoma, simple chauffeur de taxi fan d’opéra, filmé alors qu’il chantait Rigoletto au volant, et désormais invité à se produire dans tout le pays.

Harald Sitta, lui aussi passionné d’art lyrique, organise régulièrement des concerts à Johannesburg pour donner leur chance aux nouveaux talents. Il s’enthousiasme pour ce phénomène : « De jeunes voix très prometteuses émergent chaque année des écoles du pays. » Un parcours qui n’est plus réservé à une élite : « Certains viennent de milieux très modestes, mais ils ont pu chanter dans des chorales à l’école et être repérés par les bonnes personnes. Cette dynamique est très encourageante, il faut juste leur offrir des opportunités, leur donner une chance. »

Le souvenir de Yehudi Menuhin

Parmi les jeunes talents repérés par Harald, la mezzo Monica Mhangwana, âgée de 26 ans, termine ses études à l’université de Pretoria. « Nos aînés comme Pumeza ou Pretty ont ouvert une porte pour nous, nous montrant que si l’on travaille dur, on peut y arriver, quelle que soit notre histoire. » Monica, qui s’est dite « happée » un jour par la musique classique, sans y avoir été exposée par ses parents, a espoir de trouver bientôt sa place : « Le monde de l’opéra change beaucoup, et les Noirs y ont toute leur place, pour interpréter des histoires et des personnages écrits par des Européens, selon leur propre approche. »

Les initiatives comme celles de Buskaid ou les concerts organisés par Harald Sitta se multiplient pour tenter d’apporter la culture classique aux populations qui en ont longtemps été privées. Umculo, par exemple, organise des opéras dans les townships, tout comme la Township Opera Company, pour que le futur de la musique classique en Afrique du Sud puisse appartenir à tous. Un rêve que portait déjà le violoniste Yehudi Menuhin, de passage en 1950 : « Il a laissé une grande impression lorsqu’il a tenu à jouer pour toutes les communautés », rappelle Rosemary Nalden. « Aujourd’hui encore, les générations les plus anciennes s’en souviennent, et cela a fait naître un grand intérêt pour le violon. » Un intérêt qu’elle espère bien désormais perpétuer.

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