Musique en milieu rural

L’association Pour que l’esprit vive organise des concerts dans les campagnes françaises, dans les centres hospitaliers, les clubs de troisième âge et même à domicile… Un moyen d’amener la musique aux publics les plus isolés.

En ce samedi gris et pluvieux, c’est jour de fête au centre hospitalier de Venarey-les-Laumes, village bourguignon de 3 000 habitants. Fait inhabituel, deux musiciens professionnels font résonner des œuvres de Bach, Mozart, Bartok entre les murs de la salle d’animation. Une cinquantaine de personnes âgées ou handicapées les écoutent, attentives. Parmi elles, une jeune fille coiffée d’une casquette rouge et d’une longue tresse argentée s’improvise chef d’orchestre. Clarinettiste, elle bat la mesure d’un air heureux, hypnotisée par le son du violoncelle et du hautbois.

Du fond de la salle, un homme les regarde, souriant. Personne ne soupçonnerait que ce grand monsieur discret en pull et jean n’est autre que le “très citadin” Philippe Hersant, compositeur à la renommée internationale. Depuis deux ans, il est parrain de “Hors saison musicale”, une action culturelle menée par l’association Pour que l’esprit vive, dont le but est de favoriser le lien social et de lutter contre l’isolement dans les campagnes françaises pendant l’hiver.

Curieux d’aller à la rencontre de publics inhabituels, Philippe Hersant avait passé du temps aux côtés des prisonniers de la centrale de Clairvaux en 2012 et mis leurs poèmes en musique. Les deux situations n’ont rien à voir, pourtant il note quelques points communs. « Pour ces gens, toutes les journées sont les mêmes. [L’enfermement] n’est pas seulement géographique mais aussi temporel. Tout ce qui vient rompre cela est très important pour eux et les coupe de leurs rituels quotidiens. »

La proximité de la musique

Née à Flavigny-sur-Ozerain, fief des célèbres bonbons à l’anis, à une dizaine de kilomètres de Venarey-les-Laumes, Agnès Desjobert a lancé Hors saison musicale en 2012. Combative, elle fait tout pour pallier le manque d’offre culturelle dans les campagnes pendant l’hiver, surtout auprès des publics isolés et âgés. « Entre la Toussaint et Pâques, les campagnes sont peu habitées. Beaucoup de résidences secondaires sont fermées et il ne reste quasiment plus que la population vieillissante. »

Agnès Desjobert a été responsable de la résidence d’artistes de l’abbaye de La Prée (Indre), gérée par l’association Pour que l’esprit vive depuis 1992. Au fil des années, l’activité musicale est sortie des murs de l’abbaye. Après avoir lancé les concerts à l’hôpital d’Issoudun (qui se maintiennent depuis plus de quinze ans), elle a décidé d’expérimenter une action plus vaste en milieu rural. En son cœur, le concert à domicile. « L’idée m’est venue grâce à des musiciens de Syrie et d’Iran, que j’ai eu la chance d’entendre chez moi. J’ai été très sensible à cette proximité de la musique, à ce que cela me procurait physiquement. »

Cette année, Hors saison musicale a programmé 40 week-ends, d’octobre à mars, dans plus de 15 départements*. Chaque week-end se déroule selon le même principe : trois concerts “informels” d’une demi-heure le samedi, dans des hôpitaux, maisons de retraite, clubs ou chez l’habitant, puis un concert public à libre participation le dimanche, souvent dans l’église du village.

À la bonne franquette

Après le centre hospitalier, direction la salle Mauffré, où nous attend le club du troisième âge “Le regain au village”. Les musiciens pénètrent dans une vaste salle surchauffée et bruyante, interrompant les jeux de société. Ici, pas de superflu, l’ambiance est “à la bonne franquette” : les tenues des artistes sont décontractées, les partitions à l’envers et le programme s’improvise au fil du concert. « C’est un petit peu négligé », s’amuse Philippe Hersant, plus attendri que critique. Mais l’essentiel est là : la musique se doit d’être de qualité. Car Agnès Desjobert tient à avoir la ­meilleure programmation possible. En effet, parmi les artistes déjà passés par Hors saison musicale, on trouve le chœur Aedes, les quatuors Hanson et Girard ou le trompettiste Guy Touvron.

Aujourd’hui, c’est un curieux duo qui se trouve face aux résidents. Tandis que le hautboïste Jean-Pierre Arnaud, bavard et jovial, enchaîne pitreries et plaisanteries, le violoncelliste Paruyr Shahazizian demeure très calme, un peu rêveur, révisant ses doigtés sur le manche. Comme s’ils étaient le miroir de leurs instruments, « l’un paysan, rieur, populaire par excellence et l’autre incarnant la noblesse ». Ancien cor anglais solo de l’Opéra de Paris et fondateur de l’ensemble Carpe Diem, Jean-Pierre joue pour la première fois aux côtés de ­Paruyr, musicien arménien passé par l’Opéra national d’Arménie, l’Opéra de Madrid ou encore le quatuor Benaïm.

Des villages mal desservis

Comme au centre hospitalier, le public applaudit chaleureusement. En un rien de temps, une chaîne humaine se forme et une imposante quantité de crêpes préparées pour la chandeleur par les bénévoles arrivent sur les tables. Trésorier du Regain au village et adjoint à la mairie, Gilbert Thorey a troqué son costume d’élu contre celui de bénévole engagé. Pilier du week-end, c’est lui qui a « tout organisé de A à Z. Depuis que Pour que l’esprit vive vient à Venarey, je n’ai pas manqué un seul concert. Ici, nous sommes dans un monde plutôt ouvrier, qui n’a pas l’occasion d’avoir de tels concerts. »

Et même si une salle de spectacle, Le Pantographe, a ouvert à Venarey vers 2013, l’offre culturelle demeure réduite. Sylvie Maréchal, adhérente du club, constate que depuis la disparition des bals populaires, la musique est la grande absente de son village : « Quand vous voulez aller voir un chanteur, un concert, c’est à Dijon. » À 65 km.

« Nos villages sont mal desservis, nous manquons d’infrastructures », déplore Gilbert Thorey. Pourtant, la Côte-d’Or est une région touristique, comme en témoignent le site d’Alésia, le château de Bussy-Rabutin, la Grande Forge de Buffon, l’abbaye de Fontenay, ou Flavigny, classé “plus beau village de France”.

« Musicien de terrain »

Dernière étape de la journée, le “concert à domicile”, chez Mme Desplantes, dans une vaste maison bourgeoise du début du 20e siècle. Pour l’occasion, la propriétaire a transformé son salon en petit théâtre. Parmi les spectateurs, des amis de longue date et de la famille. « Ce genre de concert, c’est donnant-­donnant, explique Jean-Pierre Arnaud. Les gens nous offrent leur maison et on leur propose un répertoire adapté, qu’on ne jouerait pas ailleurs. » En effet, le répertoire pour violoncelle et hautbois est assez pauvre. Pour les faire dialoguer, Jean-Pierre Arnaud a transcrit lui-même quelques pièces de Bartok et de Mozart. « On se sent à l’aise car tout est simple, ce n’est pas un échange ostentatoire. C’est beau d’être un musicien de terrain, quand rien n’est acquis d’avance. »

Ici, aucune barrière : Paruyr Shahazizian prête volontiers son violoncelle à l’un des petits-fils de la propriétaire. Impliqué dans le projet Démos, il est favorable à un « échange vivant avec le public » et, à cette époque de l’année où la saison parisienne bat son plein, il préfère largement ce genre de concerts « intimes ».

Aller vers le public

Le lendemain, pour le concert, l’église de Venarey est pleine. Certains ont fait plus de 100 km pour venir. Au milieu des pièces de Mozart, Bach, Haydn, le public découvre deux œuvres contemporaines, Shehnaï de Philippe Hersant et Intaille de Bernard de Vienne, donnée en création. Contre toute attente, ce sont elles qui ont le plus de succès. À la fin du concert, plusieurs spectateurs viennent saluer les compositeurs, ravis. « À partir du moment où on présente les choses, où on va vers les gens, la réaction n’est plus celle du rejet ou de l’ignorance, constate Philippe Hersant à propos de la musique contemporaine. Le public est curieux, intrigué. » Et il en va de la musique classique en général. « Elle peut faire peur à ceux qui ne la connaissent pas, ils peuvent penser qu’elle n’est pas faite pour eux. Conséquence, ils ne viennent pas au concert. Mais quand vous inversez le problème en faisant la démarche d’aller chez les gens, le résultat est formidable. »

* Notamment en Bourgogne-Franche Comté, en Centre-Val de Loire, dans le Lot, les Ardennes et même en Belgique.

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