Le « chant d’ombre » d’Achille Mbembé

Dorian Astor 06/04/2020

Pour son regard philo de ce numéro, Dorian Astor a souhaité faire entendre la voix d’un philosophe camerounais, Achille Mbembé (né en 1957), spécialiste de l’histoire sociopolitique de l’Afrique et théoricien du postcolonialisme. 

Ses écrits, qui portent dans le monde entier, élèvent une critique aiguë de l’image que les pays occidentaux ont de l’Afrique, mais également de celle, tout aussi fantasmatique, que les Africains ont d’eux-mêmes. Réflexion anthropologique et politique, la philosophie de Mbembé est avant tout d’ordre esthétique : une véritable stylistique du pouvoir, inspirée par la musique et la littérature contemporaines africaines. Son écriture fait vibrer « une certaine musique » qui, plus que jamais, doit être entendue. Il s’en explique dans l’avant-propos à la seconde édition, parue cette année, de son ouvrage désormais classique, De la postcolonie.

« Face au caractère absurde de la plupart des discours sur le continent, il me semblait qu’une manière de sortir du carcan était d’expérimenter avec la langue, et d’abord de tenter de la dynamiter. Ce travail de démolition, j’ai essayé de l’accomplir par le biais de raccourcis, de répétitions, d’inventions, une manière de raconter qui fait usage tant de souvenirs et de digressions que de phrases qui se voudraient claires, “scientifiques”, alignées les unes à la suite des autres. Mon écriture de l’Afrique se voulait tantôt ouverte, tantôt hermétique, faite de rythmes, de mélodies et de sonorités, d’une certaine musique, à la manière d’un “chant d’ombre” (Senghor) qu’il faudrait non pas l’ouïe seule, mais tous les sens pour capter, pour entendre réellement.

J’étais à la recherche d’une écriture qui conduise le lecteur à la rencontre de ses propres sens. Mais ces rencontres, elles ne m’intéressent qu’en ce qu’elles sont fragmentaires, évanescentes, hachées, quelquefois ratées. Il s’agit de rencontres avec des zones surchargées de la mémoire et du présent africains et des régions de la connaissance qui ne se ramènent pas aux sciences sociales classiques : la philosophie, les arts, la musique, la religion, la littérature, la psychanalyse.

Cette écriture est étroitement liée à une manière de lire. Et notamment de lire la vie quotidienne, ce lieu privilégié où le sujet fait l’expérience de son histoire. J’insiste sur cette notion d’expérience. Pour ceux qui y sont impliqués, elle prend des formes variées, parfois insupportables. Dans ce dernier cas, la nudité de la prédation et la brutalité de l’horreur revêtent des allures fantasmatiques, voire cauchemardesques. Ce sont aussi des expériences où le réel et la fable se reflètent l’un l’autre. Chaque chose y renvoie à plusieurs autres. Chaque chose en efface et en recrée d’autres, au sein d’une relation que l’on pourrait qualifier de proliférante, de falsifiante : le pouvoir du faux.

C’est ce pouvoir du faux qui donne à l’expérience de la postcolonie son caractère sinon unique, du moins sa part d’originalité. Ce caractère unique, on peut le résumer ainsi : absence de ruptures nettes et faiblesse des continuités ; partout force instoppable de la multiplication et de la falsification ; et finalement enchevêtrement de logiques tourbillonnaires et des logiques de l’inachèvement. Et c’est précisément cet enchevêtrement qui explique aussi bien la part de l’indétermination et de l’indécidabilité – les deux choses allant parfaitement de pair, en bien des cas. »

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