Enseignement musical : coopération franco-camerounaise

Suzanne Gervais 06/04/2020

L’école associative Polynotes est l’une des rares en France à être jumelée avec un établissement africain. L’accent est mis sur les instruments à cordes frottées.

« Je n’avais jamais touché un violon, c’est un instrument totalement étranger ici au Cameroun. Les trois quarts des gens n’en ont jamais vu en vrai », confie Christian Eyenga. Le chef de chœur et guitariste enseigne à L’Arbre à musique, à Douala. Depuis trois ans, il bénéficie du jumelage de son école de musique avec l’école parisienne Polynotes.

Prêt des instruments

« J’étudie le violon pendant des sessions intensives de quinze jours, deux fois par an, avec les professeurs de Polynotes, raconte le musicien camerounais. Le but, c’est que je puisse, à mon tour, l’apprendre aux enfants. » 

Sa collège, Ursul Massou, enseigne le chant et la formation musicale dans l’antenne de Yaoundé. Elle a aussi choisi le violon : « Pendant le premier stage, on a eu les notions de base: la position, les cordes à vide, les gammes… J’avoue qu’on était tous stupéfaits. Le violon, on le voyait juste à la télévision. Là, il était accessible, entre nos mains. » Les cordes frottées ne sont pas enseignées au Cameroun, contrairement aux vents et aux percussions, très populaires. En plus des stages avec les professeurs camerounais, les enseignants français sont aussi intervenus dans les écoles pour présenter et faire essayer le violon et le violoncelle. Aujourd’hui, L’Arbre à musique a son département cordes : les élèves peuvent apprendre le violon et le violoncelle. Pour cela, en plus des cours donnés par les enseignants de Polynotes, il a fallu constituer un parc ­instrumental. « Nous avons quelques magasins de musique, mais acheter un instrument est trop cher pour la bourse moyenne des Camerounais, explique Raymond ­Pendé, fondateur de l’association et directeur de l’école de musique. Nos élèves n’ont quasiment jamais d’instrument chez eux: il était essentiel de pouvoir leur en ­prêter. » Polynotes a permis d’envoyer 25 violons et 10 violoncelles.

Approche instinctive

Bertrand Aimar, professeur de violon à Polynotes, a animé les stages. Il tient à préciser les objectifs de ces sessions : « Le but n’est pas d’apprendre aux petits Camerounais à jouer du Mozart. Nous voulons rendre les professeurs autonomes avec leur instrument pour qu’ils en fassent ce qu’ils veulent. À mon grand étonnement, ça a pris. Les profs arrivent à enseigner le violon et le violoncelle aux enfants. » Le formateur a été saisi par le rapport décomplexé des Camerounais à la musique : « Chez nous, on théorise l’apprentissage à l’extrême… Enseigner au Cameroun m’a rappelé que les instruments à cordes frottées ont aussi un aspect instinctif. Les élèves se les approprient vite et jouent les mélodies de chez eux, ne ­serait-ce qu’en s’accompagnant des cordes à vide ! » Même constat pour sa collègue violoncelliste, ­Élisabeth Urlic : « Il n’y a aucune sacralisation de la musique classique, le rapport à l’instrument est tellement plus naturel, plus instinctif. Ils ont une grande liberté, qui m’a fait beaucoup réfléchir. »

Un pas de côté

Une telle expérience fait vaciller les certitudes pédagogiques des enseignants : « Quand les professeurs de Polynotes viennent enseigner leur instrument, dans un contexte totalement déconnecté de leur cadre de travail habituel, ils font un pas de côté qui est important dans leur pédagogie », dit en souriant Raymond Pendé. Les musiciens français se sont retrouvés à enseigner le violon à des enfants de tous les âges, dans des cours d’école, à côté d’enfants qui jouaient au foot. « Le partenariat a vraiment révélé ma capacité d’adaptation », assure Bertrand ­Aimar. Élisabeth Urlic confirme : « Je suis désormais tout-­terrain ! Nous avions deux fois quinze jours dans l’année pour leur apprendre notre instrument : il a fallu leur enseigner autrement qu’avec un élève qu’on a en cours individuel, toutes les semaines. » La violoncelliste a également réfléchi à l’utilité de l’apprentissage de la musique : « Notre vision de l’apprentissage d’un instrument reste très élitiste. Mais le but n’est pas de devenir virtuose, ni même de jouer sans fautes, c’est de jouer tout court ! Tant pis si ces enfants ne maîtrisent pas tout parfaitement : jouer d’un instrument leur apporte quand même beaucoup. On n’empêche pas un enfant de dessiner parce qu’il ne dessine pas parfaitement. »

Le choc des cultures

Au Cameroun, l’enseignement est bien moins structuré qu’en France. La musique se transmet oralement, de manière informelle. « La musique n’est pas encore considérée comme une vraie discipline, explique Raymond Pendé. Les plus chanceux peuvent se payer des cours privés, mais la majorité des apprentis musiciens se forment dans les cabarets, en imitant un musicien plus âgé ou en famille. » Les écoles d’enseignement général privées ont leur chorale et les élèves jouent de la flûte à bec : « Ils travaillent essentiellement des chants religieux et chantent l’hymne national tous les matins dans la cour. J’ai entendu des classes de 65 élèves de 6e jouer l’Hymne à la joie à la flûte à bec, raconte Céline Plaubel, dumiste au conservatoire de Saint-Priest, en région lyonnaise, qui est allée plusieurs fois au Cameroun. Malgré ça, la musique est à part, ils la dissocient complètement du sérieux de l’école et de l’apprentissage didactique. C’est très paradoxal : elle est partout dans leur vie quotidienne et dans leur culture, mais ils ont du mal à lui faire une vraie place à l’école. »

Danses et chants africains à Paris

Les musiciens camerounais sont venus à Paris, dans les locaux de Polynotes. « Ils arrivent avec leurs chansons traditionnelles, leurs rythmes et percussions. Au Cameroun, la culture du chant choral est bien plus poussée que chez nous », raconte Bertrand Aimar. Christian Eyenga est persuadé que les chants rythmiques et les danses de son pays peuvent intéresser les professeurs et les élèves français. « Les échanges franco-africains ouvrent des perspectives en matière de répertoire et d’apprentissage. Dans nos cours, nous simplifions au maximum l’apprentissage du solfège : on l’enseigne en dansant et en jouant. Chant et danse sont indissociables. » Hélène Billard, la directrice de Polynotes, rêve de faire venir le chœur d’enfants de Yaoundé à Paris, en octobre, et d’organiser un stage avec des élèves français.

Dumistes en première ligne

Ce type de coopération musicale et pédagogique demeure isolé en France. « Dans notre cas, tout a été possible grâce à la personnalité de Raymond Pendé, estime Hélène Billard. L’organisation est très compliquée : il faut qu’il y ait des lieux pour nous accueillir, des instruments, des élèves. Faire venir les musiciens camerounais chez nous est un casse-tête sans nom à cause des visas… Sans compter le budget. » À 900 euros le vol aller-­retour, l’addition grimpe vite. « Pour mettre en place une telle coopération, il faut être soutenu par sa collectivité, des mécènes ou, c’est notre cas, un institut français », poursuit la directrice. Si rien n’est encore officiel, le CFMI de Lyon pourrait prendre le relais de Polynotes et continuer le partenariat avec L’Arbre à musique au Cameroun. L’idée serait d’envoyer une vingtaine de dumistes à Douala et à Yaoundé en avril 2021. Ce partenariat permettrait aux deux parties d’apprendre beaucoup sur leurs pédagogies respectives : « L’enseignement est encore très compartimenté au Cameroun, à l’ancienne avec les coups de règle sur les doigts et le bonnet d’âne, raconte Céline Plaubel. L’imaginaire est très brimé. Quand j’interviens dans les classes, ils se demandent pourquoi j’invente des échauffements vocaux avec des histoires. Or, favoriser l’imaginaire aide les enfants à entrer dans une activité, à apprendre et suscite leur créativité. »

Musique obligatoire à l’école

Au Cameroun, le combat de Raymond Pendé pour diversifier et faire reconnaître l’enseignement musical est loin d’être terminé : « On connaît l’importance de la musique dans le lien social et l’émancipation. Or, c’est très dur de vivre de l’enseignement de la musique au Cameroun. Nous souhaitons que nos professeurs, qui ont de plus en plus de compétences, puissent bientôt gagner leur vie. Ils commencent tout juste à recevoir un petit salaire dans les écoles élémentaires où nous les envoyons, mais ce n’est que le début. » Maintenant que la musique est obligatoire à l’école, de la maternelle jusqu’au lycée, les établissements scolaires ont besoin de professeurs, et l’équipe de Raymond Pendé est de plus en plus sollicitée.

Les membres de Polynotes s’envoleront pour une dernière session en juillet et espèrent que le partenariat ne s’arrêtera pas là. Pour Bertrand Aimar, « la suite logique de ces trois années de jumelage serait la création d’un orchestre à cordes sur place ».

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