La continuité pédagogique pour l’enseignement artistique

Mathilde Blayo 06/04/2020

Pendant le confinement dû à l’épidémie du Covid-19, les professeurs de conservatoire s’adaptent et rivalisent d’imagination pour maintenir le lien avec leurs élèves, malgré les contraintes techniques et personnelles.

La crise est arrivée vite. Les établissements d’enseignement artistique ont dû faire face aux annonces successives du gouvernement, qui, en quelques jours, a décidé la fin des cours, la fermeture des lieux et la nécessité d’une « continuité pédagogique ». Dans la précipitation, il a fallu mettre en place le télétravail des équipes administratives, préparer la fermeture des établissements et enjoindre aux élèves et aux enseignants de rester chez eux. Un souhait plus qu’exaucé : dès les premiers jours de confinement, florissaient les initiatives des professeurs pour maintenir le lien avec leurs élèves et poursuivre les cours.

Mobilisation rapide

Tous les enseignants n’ont pas le même accès aux outils numériques, ni une maîtrise égale de ceux-ci. Les réseaux d’entraide se sont alors rapidement constitués. 

Au CRR de Caen, des enseignants plus à l’aise avec les outils numériques ont été identifiés comme « personnel référent, capable de tutorer, d’aider ceux qui le sont moins », rapporte le directeur du lieu, Aurélien Daumas-­Richardson. Dès le 15 mars, un groupe Facebook intitulé “Enseignement artistique à distance” était créé pour que les professeurs partagent leurs idées. Dix jours plus tard, il réunissait plus de 7 000 membres. Le 16 mars, Szhuwa Wu, professeur de violon au CRR de ­Besançon, envoyait une vidéo à ses élèves leur donnant des conseils pour organiser leur travail et « garder une approche saine de leur instrument », nous explique-t-elle.

Cours en direct

Les techniques adoptées par les enseignants varient selon les disciplines et le niveau des élèves. Éric Planté, professeur de trompette, explique qu’avec « les plus jeunes, il y a moins d’autonomie, je privilégie donc les cours en direct ». Les logiciels pour faire un cours en direct ne manquent pas, mais ils ne présentent pas tous la même qualité sonore. « Il faut néanmoins faire attention avec ces outils, rappelle Éric Scrève, directeur du CRR de Besançon. Avec la vidéo instantanée, le professeur entre chez les élèves, souvent mineurs, dans leur intimité. Nous avons demandé à nos enseignants d’obtenir l’accord des parents avant de mettre cela en place. » Pour Éric Planté, cette proximité crée un nouveau type de liens : « Ils voient mon bureau de travail, je vois aussi là où ils travaillent, ainsi que leurs parents, qui s’impliquent beaucoup plus qu’en temps normal. »

Envoi de vidéos ou de fichiers audio

Faire cours par visioconférence semble assez contraignant et fatigant, d’après les retours des professeurs. « Mère de deux collégiens qu’il faut accompagner dans leurs cours quotidiens, avec la charge de la maison, j’ai très vite vu que je ne pourrais pas assurer tous mes cours en direct, confie Szhuwa Wu. Je me suis dit que mes élèves devaient déjà passer beaucoup de temps devant un écran. Je leur ai donc proposé de m’envoyer des vidéos, que je commente ensuite. » Beaucoup d’enseignants ont adopté cette méthode, en envoyant des vidéos ou des fichiers audio avec les exercices à faire. Les élèves doivent à leur tour envoyer un enregistrement vidéo ou audio de l’exercice. « Le fait de s’enregistrer eux-mêmes va les forcer à s’appliquer, à s’y reprendre à plusieurs fois, à s’écouter aussi », juge Éric Planté, même si pour certains élèves, travailler de chez soi est compliqué. Le travail sur vidéo permet aussi de corriger la posture.

Padlet

La diffusion des vidéos et des outils se fait par les boîtes aux lettres électroniques des élèves. De nombreux enseignants et établissements ont aussi créé des ­padlets. Le site Padlet permet de créer des “murs virtuels” sur lesquels on peut “accrocher”, par catégories, des vidéos, exercices, partitions… Sur le groupe “Enseignement artistique à distance”, des enseignants partagent leurs padlets déjà bien remplis. Johanne Favre-Engel en a créé un dédié à la flûte traversière ; on y trouve des “vidéos découverte”, des cours pour tous les cycles, des partitions. Nicolas Dalla Verde a partagé son padlet pour le piano, sur lequel on peut « découvrir le fonctionnement et la fabrication du piano », « découvrir les grands interprètes », avoir des exercices de gammes ou des jeux. À ­Besançon, l’équipe pédagogique travaille à l’élaboration de trois padlets en musique, théâtre et danse « pour centraliser les outils des enseignants et avoir une base de ressources fiables », explique le directeur.

Nombreux sites et logiciels

De nombreux logiciels sont également mis en avant par les enseignants. Szhuwa Wu recommande à ses élèves en violon d’utiliser le logiciel Tomplay, qui compile des partitions et enregistrements d’accompagnement pour plusieurs instruments sur un large répertoire. NomadPlay, mentionné par plusieurs professeurs, permet, à partir d’un grand nombre d’enregistrements, d’extraire la piste d’un instrument pour jouer soi-même la partition. Ces logiciels sont disponibles sur tablette, tout comme de nombreux logiciels de formation musicale. Le jeu éducatif Music Crab permet de travailler la lecture. Le site Metronimo regroupe de nombreux jeux musicaux. Il existe également des outils pour travailler l’oreille, comme le site Music Theory ou Pitch Improver, qui proposent différents exercices d’écoute.

Créations originales

Certains enseignants créent leurs propres ressources. Avec les autres professeurs de formation musicale de Montélimar, Stéphane Cordial a mis au point un jeu en ligne, Les Maîtres des portes. Sur la plateforme Wix, qui permet de créer des blogs, il s’est aperçu que l’ouverture de nouvelles pages pouvait nécessiter des mots de passe. « On a donc construit le site comme un jeu de piste, avec des énigmes à résoudre pour accéder à de nouvelles pages, explique-t-il. Nous avons regroupé des exercices, des vidéos, mis en scène dans un univers un peu fantastique autour de la vie et l’œuvre de Vivaldi. » D’autres créent des mots croisés, comme la professeur de piano Marie-Lise Vernet : « Je profite de ce moment pour faire de la théorie avec mes élèves, reprendre un travail sur le rythme, sur la lecture. »

Nourrir la culture musicale

Ce temps de confinement, où il n’est pas forcément possible pour les élèves de pratiquer leur instrument, est aussi l’occasion de nourrir leur culture musicale. Selon Maxime Leschiera, directeur du CRR de Bordeaux, il faut en profiter pour les « orienter sur des écoutes, des découvertes. Il y a énormément de ressources en ligne. » La Philharmonie de Paris, le Metropolitan Opera de New York ou encore l’Opéra de Paris proposent leurs spectacles en libre accès, par exemple.

Fatigue

Si la période est féconde pour la créativité pédagogique des enseignants, elle n’est pas sans difficultés. Les professeurs contactés s’accordent à dire que l’adaptation est chronophage et fatigante. Éric Planté confie : « Je suis deux fois plus fatigué aujourd’hui, en une journée de 9 heures à 19 heures, qu’en temps normal. » ­Marie-Lise Vernet, aussi, se dit épuisée : « Entre les cours en direct et les vidéos d’accompagnement, j’ai plus de travail que d’habitude. On n’est pas forcément très bien installés, un peu tendus… On puise dans nos réserves pour donner de l’énergie à nos élèves et rester positifs. » Toutes ces nouvelles ressources prennent du temps à des professeurs passionnés, mais qui doivent aussi gérer leur vie domestique. Pour Stéphane Cortial, « notre investissement doit montrer aux élus l’implication que nous avons dans notre travail ».

« Rien ne remplacera le rapport humain »

Cette période est aussi l’occasion pour les enseignants de réfléchir au fondement de leur métier. Au CNSMD de Lyon, Benjamin Houal travaille sur les apports du numérique dans l’enseignement : « Les outils numériques qui font l’objet de recherches sont pensés comme le support d’un cours en présentiel, non pour s’y substituer. Là, nous laissons l’élève seul devant l’ordinateur. » Certains enseignants se montrent inquiets quant à la possibilité que ces nouveaux outils s’installent durablement et diminuent le rôle du professeur. « Les municipalités qui cherchent à réduire leurs coûts vont voir que plein d’outils existent pour faire cours à distance… Il faut faire attention », prévient Michael Rolland, professeur de basson et de saxophone en Normandie.

Pour Éric Planté, il faut voir ces outils « de façon positive », comme un bénéfice pour les élèves, s’ils sont utilisés en renfort des cours en présentiel, car « évidemment, rien ne remplace le rapport humain ».

 

Ressources

5 logiciels pour faire cours en direct Discord OBS Skype Whatsapp Zoom

5 outils pour partager des documents Dropbox Google Drive Padlet Slack We transfer

 

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