Sur les traces des compositeurs noirs

Mathilde Blayo 06/04/2020

Uchenna Ngwe, hautboïste anglaise d’origine nigériane, fouille l’histoire à la recherche des compositeurs britanniques d’origine africaine oubliés par l’histoire. Un travail de longue haleine.

«Le plus ancien musicien noir dont j’ai trouvé la trace était un trompettiste dans les cours d’Henri VII et ­d’Henri VIII, au début du 16e siècle. Il s’appelait John Blanke », nous raconte Uchenna Ngwe. Hautboïste londonienne, de deux parents nigérians, voilà trois ans qu’elle mène un travail sur les compositeurs classiques britanniques d’origine africaine et caribéenne, jusqu’aux années 1960.

Uchenna Ngwe cherchait de nouveaux répertoires pour sa formation, le Decus Ensemble, qui a pour but de promouvoir la musique de compositeurs peu connus. « Nous voulions jouer un nonnette de Samuel Coleridge Taylor, un célèbre compo­si­teur de la fin du 19e siècle, dont le père était originaire de Sierra Leone et la mère d’Angleterre. En élargissant la recherche, je me suis aperçue qu’il était très difficile de trouver d’autres compositeurs africains avec des informations documentées sur leur musique. » Uchenna Ngwe lance alors le Plainsight Sound Project en 2017 et entame un doctorat dans ce domaine.

Pour ce travail qu’elle mène seule et sans subventions, elle épluche les archives de la British Library, des conservatoires et des universités jusqu’à Édimbourg et Glasgow. « Des historiens de la musique intéressés par mes travaux me contactent parfois pour m’indiquer des noms trouvés lors de leurs recherches. Les journaux intimes de l’aristocratie des 17e et 18e siècles, celle qui allait aux concerts, participait aux mondanités, peuvent être une source précieuse pour trouver des noms de compositeurs aujourd’hui oubliés. » D’ici à la fin de l’année, Uchenna Ngwe espère pouvoir mettre en ligne une base de données complète sur la trentaine de musiciens répertoriés et publier certaines partitions en première mondiale.

African pianism

Uchenna Ngwe parcourt les siècles en réveillant des noms à moitié oubliés. Ignatius Sancho, né esclave en 1729 puis affranchi, est le plus ancien compo­si­teur noir connu dont il reste des partitions. C’est aussi une figure qui a marqué le Royaume-Uni, puisqu’il est le premier descendant d’Africain à voter pour les élections législatives en Angleterre. Au 20e siècle, la musicienne s’est particulièrement penchée sur la figure d’Akin Euba, né en 1935 et toujours en vie. Le compositeur nigérian et ethnomusicologue est à l’origine du concept d’African pianism (“pianisme africain”). « Sa musique est hybride, il mélange les formes musicales d’Afrique de l’Ouest et une musique classique contemporaine », ­explique Uchenna Ngwe.

La démarche qu’elle a entreprise est importante pour la musicienne : « Nous nous focalisons sur des principes, particulièrement dans notre façon d’enseigner la musique, et passons à côté de nombreux répertoires. Ce n’est pas honnête par rapport à ce qu’a été l’histoire de la musique et ses différentes influences. » Aux États-Unis, la recherche sur les musiciens et compositeurs afro-américains est bien plus avancée ; des bourses sont disponibles. « En Europe, c’est plus compli­qué. Dans la tête des gens, un compositeur de musique classique est blanc. C’est Beethoven et Mozart. Certains jouent la musique de Samuel Coleridge Taylor, qui était une star en son temps et qui est encore beaucoup joué, sans savoir qu’il était noir. On pense que la scène de la musique classique est en train de se diversifier, mais en fait c’était déjà le cas il y a plusieurs siècles. »

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