L’Africaine de la discorde

André Peyrègne 06/04/2020

La composition de cet opéra a fait s’affronter pendant quarante ans le compositeur Meyerbeer et le librettiste Scribe.

Au début du 19e  siècle, la campagne d’Égypte et la conquête de l’Algérie ont mis l’Afrique à la mode. Ainsi le librettiste Eugène Scribe propose-t-il en 1837 à Meyerbeer de composer un opéra sur l’histoire d’amour entre un navigateur européen et une reine d’Afrique. L’ouvrage s’appellera L’Africaine.

À l’époque, Scribe, membre de l’Académie française, est fort influent dans le monde de l’opéra. Il a écrit des livrets pour Boieldieu, Auber, Rossini, Halévy, mais aussi pour deux ouvrages de Meyerbeer qui ont battu des records de recettes : Robert le diable et Les Huguenots. Jamais deux sans trois !

L’Africaine sera l’œuvre d’un troisième triomphe. Mais les choses seront beaucoup moins simples. La gestation de l’œuvre va durer… vingt-sept ans et entraîner une brouille entre les deux hommes.

Premier contretemps : la cantatrice que Meyerbeer a pressentie pour être son interprète, Cornélie Falcon, perd sa voix. Scribe et Meyerbeer signent le 1er janvier 1838 un contrat prévoyant le report de l’ouvrage jusqu’à son rétablissement. Hélas, celui-ci n’arrivera point.

Scribe s’impatiente. Le 25 février 1841, il exige que Meyerbeer s’engage « à ne faire jouer aucun autre ouvrage à l’Opéra de Paris avant L’Africaine ». Meyerbeer lui répond qu’il fera parvenir sa partition par l’intermédiaire d’un notaire. Ambiance !

Il fait ensuite savoir à Scribe que le livret ne lui plaît plus. Une scène de marché aux esclaves n’est plus dans l’air du temps. Scribe accepte de réviser son texte, mais fait signer en décembre 1843 un nouveau contrat à Meyerbeer. La confiance règne…

Pour honorer ce contrat, Meyerbeer fournit une partition en 1846, mais estime qu’elle n’est pas assez bonne. Et si on reprenait tout à zéro, suggère-t-il ? Scribe accepte. Il ne peut faire autrement. Meyerbeer est devenu un personnage influent, premier Prussien à devenir commandeur de la Légion d’honneur. Ayant lu la vie de Vasco de Gama, il exige que celui-ci devienne le navigateur de l’histoire. Tant pis s’il n’a jamais exploré l’Afrique.

Scribe fulmine, mais fournit un nouveau livret en décembre 1851. Meyerbeer n’est toujours pas satisfait. Scribe n’en peut plus. Mais il commence à avoir besoin d’argent, ayant des difficultés à entretenir son somptueux hôtel particulier de Pigalle. Il est obligé d’en passer par les volontés de Meyerbeer. Il se rend en mai 1852 à Berlin, où réside le compositeur, pour s’entretenir avec lui. Longues discussions. Nouveau livret fourni en janvier 1853.

Mais voilà que l’Opéra de Paris propose à Meyerbeer de composer un nouvel ouvrage, Le Pardon de Ploërmel. Sans demander pardon à Scribe, Meyerbeer accepte la proposition. Il lui fait, en plus, l’affront de choisir pour librettistes ses deux jeunes rivaux, Barbier et Carré.

Scribe n’en peut plus. Il n’aura pas le temps d’aller au bout de sa querelle. Il meurt en février 1861.

Meyerbeer, semble-t-il, est pris de remords. Il se met au travail « comme s’il devait en mourir ».

Et, en effet, il meurt le 2 mai 1864, sur l’ultime note de sa partition.

Un an après, le 28 avril 1865, L’Africaine est créée en présence de Napoléon III, Liszt, Gounod, Verdi. Le spectacle dure… six heures, son déroulement étant – grande première dans le journalisme musical ! – commenté en direct par télégraphe pour les gens de l’extérieur. L’Africaine remporte un succès historique – à part la prestation du ténor ­Emilio Naudin, au sujet duquel on parle de « fiasco de Gama » et de « succès à Naudin ».

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