Série : Ces musiciens qui ont vécu dans l’isolement

André Peyrègne 08/04/2020

#5 : Hans Krasa, destination Auschwitz

 

Au matin du 10 août 1942, à Prague, le compositeur Hans Krasa fut réveillé par des coups dans sa porte : « Police ! Ouvrez ! » Ces coups, il les redoutait depuis longtemps – depuis que les troupes allemandes avaient envahi la Tchécoslovaquie. Sa sœur Mitzi et son frère Fritz avaient déjà pu fuir. Lui était sur le point de le faire.

 

« Vous êtes Hans Krasa ? Suivez nous ! »
Tiré brutalement de chez lui, il fut poussé dans un camion et envoyé au camp de Terezin, à une soixantaine de kilomètres. Terezin (ancienne Theresienstadt) avait été transformée en ghetto au début de la guerre.
Peu à peu, les Juifs avaient été interdits de spectacles, privés de radios, de journaux, de téléphone, de machines à écrire, d’électrophones, d’instruments de musique, d’animaux domestiques. Un couvre-feu avait été instauré. En novembre 1941, Terezin était devenue un camp de concentration. La population non juive avait été évacuée pour accueillir les convois de prisonniers. Hans Krasa fit partie de ces convois. Agé de 44 ans, silhouette maigre, joues creuses, regard sombre, il avait étudié en France avec Albert Roussel, et s’était vu classer « parmi les compositeurs de premier plan comme Schoenberg, Webern et Bartok» par le célèbre critique musical Emile Vuillermoz.
Du jour au lendemain, Hans Krasa fut plongé dans la noirceur de la vie concentrationnaire. Il n’était pas le seul musicien. (lire le livre La musique à Terezindu Polonais Joza Karas).

Enquête de la Croix-Rouge

Chacun s’accrochait à des lambeaux d’espoir, accomplissait ses actes héroïques quotidiens. En 1943, Hans Krasa épousa Eliska Kleinova, sœur du compositeur Gideon Klein, pour empêcher qu’elle fût déportée en tant que femme seule. Au milieu de l’enfer, il eut droit à vivre un moment heureux : la représentation de son opéra Brundibar, qu’il avait composé cinq ans plus tôt. La représentation eut lieu dans des circonstances inattendues. En 1943, la Croix-Rouge fit savoir qu’elle viendrait enquêter sur les conditions de vie dans le camp de Terezin. Les autorités acceptèrent de recevoir les observateurs. Pour leur donner l’illusion d’une vie normale, on ouvrit de faux magasins, de faux cafés, on décida d’organiser la représentation d’un opéra, Brundibar. L’ouvrage, destiné à l’origine à un public d’enfants, fut mis en répétition. Oh ! les conditions n’étaient pas idéales ! Cela se passait dans le grenier du bloc L 417, dans le bâtiment d’une ancienne école. On y suffoquait de chaleur et de poussière. Les musiciens étaient remplacés au fur et à mesure de leurs départs sans retour pour Auschwitz. 
La représentation eut lieu dans le gymnase. Ce soir-là, on entendit le murmure réconfortant du public que l’on perçoit toujours avant le début des spectacles. L’histoire de l’opéra était celle de deux enfants que leur mère, malade, envoie mendier dans la rue, qui sont chassés par l’horrible Brundibar, mais sont aidés par trois animaux amis, un oiseau, un chat et un chien. Le public fut touché par l’harmonieuse beauté de la musique et par la simplicité de l’histoire. Lorsqu’à la fin, les enfants chantèrent « Brundibar est vaincu ! », tout le monde fit semblant d’ignorer qu’il s’agissait de la chute souhaitée du régime nazi. Une telle audace était-elle admissible? Krasa comprit qu’il avait signé son arrêt de mort.

Les observateurs de la Croix-Rouge écrivirent leur rapport. Par la suite, un film de l’opéra fut réalisé. Hans Krasa retoucha son orchestration. Puis, une fois sa mission remplie, on n’eut  plus besoin de lui.
Alors, dans la nuit du 16 octobre 1944, on l’envoya dans un train vers Auschwitz. Il fut gazé dès son arrivée.

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