La Lettre du musicien confiné

Rédaction 10/04/2020

#5 : Jean-Baptiste Doulcet, pianiste

«Comme pour beaucoup, la situation actuelle m’a pris par surprise.»

Surprise au point même que je me suis retrouvé confiné au fin fond du Danemark, sans retour possible en France pour le moment.
Et par un enchaînement de raisons étranges, je me retrouve sans piano. Dommage : je suis pianiste.

Après avoir trouvé un moyen de survie (qui eût cru un jour que je chérirais un piano électrique), me voilà en face d’un petit Kawai ES100 – que je recommande chaudement, et je suis sérieux, à tous les pianistes.
On ne regrette jamais le luxe, si on trouve de nouvelles voies, de nouveaux outils. J’ai appris qu’en ayant une seule pédale sur ce piano électrique (sans sordina) je travaillerai le pianissimo par le doigt, pas par la pédale. L’inégalité propre au mécanisme d’un clavier électrique? J’ajoute 80% de legato et de phrasé. Les faux accents qu’on apprend à masquer et qu’on ne peut plus taire sur ce nouveau mécanisme? On apprend à s’écouter... et à corriger.

Oui mais... que fait-on d’un piano quand on a sur soi une seule partition (quelques lieders de Schubert, Schumann, Mendelssohn et Chopin, transcrits par Liszt) et des ongles qui font tic-tic sur chaque touche? Quand on est improvisateur, ça tombe bien pour une semaine, on improvise, mais... et puis quoi? On ressasse par cœur des œuvres du répertoire pour ne pas oublier ce qui était fraîchement mémorisé. On déchiffre le peu que l’on a... on se rend compte qu’avec un ordinateur et IMSLP, on accède presque à tout. On déchiffre, on mange du répertoire, on se nourrit plus que jamais, car le temps est propice et parce que la musique est une nourriture – qui mijote à n’en plus finir.
On ne suit pas d’agenda, le travail devient pure joie, presque un accident. On s’enregistre, on partage sur les réseaux sociaux. Parce que la musique demeure, et tout le monde le sait très bien.

En fait on ne travaille plus, on n’élabore plus. On suit et on respecte la musique comme une pure nécessité, c’est-à-dire... pas tous les jours, comme parfois il nous arrive d’oublier de boire de l’eau. Et pourtant ce n’est pas “à la légère”, ou du moins on s’arrange avec nos idéaux, juste un moment. Peut-être même qu’on finira par mieux les comprendre nous-même, nos idéaux.
La musique devient véritablement seconde peau, comme un acte de la vie quotidienne et c’est là son immense beauté.

Qu’on me comprenne bien, je veux dire que nous ne travaillons plus, car nous apprenons enfin à travailler vraiment. Avec moins de contrainte que de satisfaction, au plus près de la source, avec du temps, de l’espace et beaucoup de choses entre les deux. Avec le sentiment d’être, comme tout le monde, précieux, nécessaires aux autres, prêts à redonner une expression nouvelle, plus forte et plus folle encore quand le monde reprendra sa petite danse.
L’art n’a jamais été aussi proche de chacun, dans tous les foyers et à l’unisson. Nous nous nourrissons de fictions, de mélodies, de textes, d’images, de visions superbes, du temps arrêté et d’une certaine réalité que nous n’oublions pas.

Nous comptons nos morts, mais, bienheureux pour que le monde marche encore, nous préférons aux bruits de la catastrophe le chant des oiseaux.

Né en 1992, Jean-Baptiste Doulcet est pianiste, improvisateur et compositeur. Il a étudié au CNSMD de Paris auprès de Claire Désert, Thierry Escaich et Jean-François Zygel. En 2019, il remporte le 4eprix et le prix du public du concours Long-Thibaud-Crespin (présidé par Martha Argerich), ainsi que le prix Modern Timesdu concours Clara-Haskil.

 

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