La Lettre du musicien confiné

20/04/2020

#8 : David Douçot, bassoniste

« L’inhibition du bassoniste »

 

Le premier problème pour un musicien en confinement, c’est avant tout de s’assurer d’être bien copain avec ses voisins, d’où l’avantage d’être bassoniste plutôt que piccoliste*. Donc à la citation de Sartre dans Huis clos : « L’enfer c’est les autres », j’ai bien conscience en cette période si particulière, d’être dans le rôle de l’ange déchu !

 

Cela pourrait, a priori, sembler être un faux problème, mais confiné dans un appartement parisien comme un poisson dans son bocal, l’inhibition de jouer de son instrument représente un réel obstacle.
Pour palier cela, plusieurs solutions s’offrent à moi:
– trouver LA série Netflix suffisamment passionnante (de préférence de plus de 5 saisons), pour me pousser à enchaîner 9 ou 10 épisodes d’affilée et prendre conscience à 21h qu’il est évidemment bien trop tard pour jouer l’intégralité des sonates de Boismortier ;
– m’inventer un Covid-19 pour prétexter le fait d’enchaîner plusieurs siestes jusqu’à la nuit tombée ;
– prendre le temps de cuisiner tout ce qu’on aime, au risque de sortir de ce confinement avec 5 kg en plus ;
– perdre un maximum de temps dans les débats sur Facebook à propos du professeur Raoult et l’hydoxichloroquine.

Moi qui suis habituellement partisan de l’adage: “la vie est trop courte pour NE PAS perdre son temps” et cultiver son oisiveté, je me rends compte à quel point c’est un luxe de se poser à une terrasse de café lorsque tout autour de soi tourne à 200 à l’heure. Il n’en est pas de même lorsque le monde est arrêté, paralysé ! J’ai beau relire tous les ouvrages que j’ai sur la sagesse bouddhiste, il n’empêche « qu’échapper à ce qu’on a » vaut bien « désirer ce qu’on a plus ».
Sage, philosophe, zen, on en aurait pourtant bien besoin quand les mails des employeurs s’enchaînent les uns après les autres pour évidemment nous informer des annulations qui tombent comme des châteaux de cartes.

J’ai bien essayé néanmoins d’aller travailler dans le local isolé d’un ami en cochant la case “[ ] déplacement entre le domicile et le lieu d’exercice de l’activité professionnelle” de l’attestation dérogatoire, mais j’ai bien compris à mis parcours, répondant « bassoniste » au policier perplexe à la question de ma pratique professionnelle, qu’il était préférable que je fasse immédiatement demi-tour sans argumenter davantage et afin d’éviter le PV de 135 euros.
Comme on dit, « après la pluie vient le beau temps », maisquiddu beau temps après le beau temps ?

* Cette appellation ne désignant pas celles et ceux qui ont pris l’habitude quotidienne de se donner rendez-vous sur Zoom à l’heure de l’apéro.

 

Après avoir été basson cosoliste de l’Orchestre métropolitain de Lisbonne et responsable du département de musique de chambre à l’Académie nationale supérieure de musique de Lisbonne, David Douçot se spécialise dans la pratique du répertoire baroque et classique sur instruments anciens et collabore durant douze ans  à la Chambre philharmonique d’Emmanuel Krivine. Il joue actuellement avec les plus grandes formations françaises et étrangères (Akademie für Alte Musik Berlin, Dresden Festpielorchester, Les Musiciens du Louvre, Le Concert de la Loge, Les Ambassadeurs…). Il a à son actif une quarantaine d’enregistrements avec ces formations. 

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