Covid-19 : Dans les coulisses des vidéos d’orchestre

Mathilde Blayo 22/04/2020

Depuis le début du confinement, les phalanges symphoniques utilisent les réseaux sociaux pour garder le lien avec leur public. Dans quelles conditions et avec quels moyens sont fabriqués ces enregistrements ?

Deux questions se sont posées aux orchestres : comment garder le lien avec le public et conserver la motivation des musiciens ? Dès les premiers jours du confinement, les directions ont fait appel à la créativité des musiciens. Parmi tout ce qui est proposé en ligne, les vidéos montées d’une cinquantaine de musiciens d’orchestres jouant ensemble, chacun chez eux, ont fait le buzz.

Le Boléro de Ravel par l’Orchestre national de France comptabilise 2,5 millions de vues sur YouTube. Les Noces de Figaro par l’Orchestre national d’Ile-de-France (Ondif) a été diffusé sur France 2 et RTL. L’ouverture de Carmen par l’Orchestre national de Nice a fait l’ouverture d’un JT de TF1. À Marseille, la vidéo Corona Wars reprend en le parodiant le mythique générique de Star Wars. « Le confinement, c’est le moment pour nous d’offrir de la musique à notre public, mais aussi, grâce à la diffusion sur les réseaux, de toucher des gens qui ne nous connaissent pas », explique Ilaria Bandieri, administratrice de l’orchestre philharmonique de Marseille.

Améliorer la qualité sonore

À l’origine de la vidéo marseillaise, il y a Guillaume Fattet, trompettiste de l’orchestre : « Nous avions un ciné-concert Star Wars prévu le 11 avril et avec la dimension guerrière du discours présidentiel, j’ai eu l’idée de faire une parodie, Corona Wars ». Le chef Christophe Eliot, qui devait diriger le concert du 11, s’enregistre alors seul chez lui, battant la mesure devant la caméra. Une cinquantaine de musiciens jouent ensuite le jeu et s’enregistrent chez eux, suivant la vidéo du chef et le “clic”, qui permet à tout le monde d’être précis sur le tempo. « J’ai ainsi reçu 65 enregistrements qu’il a fallu monter, explique Guillaume Fattet. Evidemment c’est filmé au portable, avec une qualité sonore médiocre parfois. On a fait avec les moyens du bord, mais on était agréablement surpris du résultat. » À l’Ondif, la vidéo des Noces de Figaro a nécessité sept jours de travail pour le son et l’image. Alix Ewald, ingénieure du son, a récupéré 38 enregistrements. « Leur qualité était vraiment disparate, explique-t-elle. Pour rendre le son moins ingrat et recréer un équilibre d’orchestre j’ai utilisé un égaliseur de fréquence, ajouté un peu de délai pour plus de profondeur, de la réverbération pour une acoustique homogène et surtout j’ai recalé tous ces sons précisément car même avec le clic, chacun a sa propre pulsation. » Pour l’image, la monteuse vidéo a travaillé sur des mosaïques, pour un rendu dynamique et aussi pédagogique.

Mêler son des musiciens et enregistrement de concert

La vidéo de l’Orchestre national de France (ONF) fut une des premières à paraître en France, après notamment celle de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam sur la Symphonie n°9 de Beethoven. « En discutant avec les collègues de l’orchestre, le Boléro s’est imposé assez vite : la façon dont il est composé avec ces entrées successives se prête bien à l’exercice », raconte le violoniste David Rivière. Didier Benetti, percussionniste de l’ONF, compositeur et chef, a arrangé une version raccourcie de la pièce. Le processus est ensuite le même : les musiciens s’enregistrent chez eux en suivant le “clic”. Dimitri Scapolan, technicien à la production audiovisuelle de Radio France, a monté la vidéo. « Il a été surpris quand il a juxtaposé les différentes parties enregistrées car cela sonnait bien », rapporte Didier Benetti. Sur les deux dernières minutes de la vidéo, un enregistrement d’un concert de l’ONF de 2015 a été ajouté. « L’idée c’était de commencer avec le son des musiciens confinés et d’enchainer sur la version concert pour finir sur du grandiose avec ce message : ce qu’on souhaite par-dessus tout c’est rejouer en concert, retrouver notre public », explique Emmanuel Curt, percussionniste, qui tient la partie de caisse-claire. D’autres orchestres se sont aussi essayés au Boléro, comme l’Orchestre philharmonique de Nice, qui sort sa vidéo en même temps que l’ONF, « mais vraiment en live du début à la fin. » C’est un musicien, Patrice Gauchon, qui est au montage. L’orchestre de Nice enregistre ensuite l’ouverture de Carmen « et, avec les chœurs, nous préparons Nabucco, Va Pensiero, pour faire participer toutes les forces vives de la maison », rapporte Bertrand Rossi, directeur de l’Opéra Nice Côte d’Azur.

« On fait ce qu’on sait faire, de la musique »

Tous les orchestres travaillent à leurs prochaines vidéos montées, pour vivre encore ces moments « extrêmement positifs et motivants pour les équipes », considère Fabienne Voisin directrice générale de l’Ondif. « L’orchestre, c’est une communauté, on est entre amis et ça nous manque de ne pas nous voir, de ne pas jouer ensemble. Ça nous a fait du bien de nous retrouver comme ça », raconte Guillaume Fattet, à Marseille. D’autres vidéos ont  été publiées. Emmanuel Curt de l’ONF et les autres percussionnistes de la maison ronde ont diffusé le Clapping Music de Steve Reich : « ce sont nos applaudissements pour les soignants. C’est essentiel pour nous. On ne veut pas se taire, alors on fait ce qu’on sait faire, de la musique. » De nombreuses vidéos musicales en solo, duo, ou autre formations réduites sont aussi relayées. Au-delà de ces vidéos de circonstance, l’ensemble des équipes administratives et de communication de ces orchestres travaille depuis le début du confinement pour maintenir un lien quotidien avec le public par les réseaux sociaux. Les archives de concerts, d’actions culturelles des orchestres sont mises en avant. Des podcast, des interviews, la promotion de la saison prochaine, occupent aussi les pages internet de ces orchestres confrontés encore à une inconnu : quand donneront-ils à nouveau des concerts publics ?

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous