Le temps suspendu

23/04/2020

La solitude est structurelle dans mon travail, dans ma vie. Être centré, condition préalable pour être concentré, je ne peux y parvenir que seul. Cette “thébaïde” de l’écriture implique, du moins pour moi, d’être plutôt sédentaire et même, disons le mot, casanier. Je ne peux écrire que chez moi, avec un ensemble d’instruments, de documents, chacun à sa place. 

Je crois d’ailleurs, sans me vanter, être un des compositeurs d’aujourd’hui présentant la plus faible empreinte carbone.

J’admire Offenbach, qui écrivait dans des cafés ; je reste interloqué que certains compositeurs emploient des assistants, tant il me semble qu’avec la partition et soi-même en train de l’écrire, on est parfois encore un de trop, car, dans de rares moments épiphaniques, la musique “prend la main”, sans nous.

La réclusion de l’artiste-laborantin ne serait-elle pas un secret au carré ?

Le temps suspendu permet de descendre profond dans la mine aux idées musicales, ce que le poète Philippe Beck appelle « la chercherie ». Autant dire qu’on n’en ramène que rarement des rubis ou des émeraudes – ne parlons même pas de diamants.

Il arrive qu’on reste coincé dans le labyrinthe, et alors, comme le temps paraît long et la solitude menaçante !

La solitude, c’est aussi la confrontation décisive avec l’invention, terrible méduse, disait Salvatore Sciarrino.

La solitude est la recherche de l’écoute intérieure la plus parfaite, l’élaboration d’une temporalité, d’essence presque magique, qui ne soit pas celle du métronome.

Il me semble que la solitude est aussi la pratique d’un certain détachement indispensable à ce processus de clarification qu’est la pratique de l’art.

Solitaire, oui, mais pourtant relié : on écrit certes isolé, mais en pensant activement aux interprètes qui vont nous jouer bientôt, aux auditeurs dont certains ont un visage si inspirant et qu’on peut se représenter nettement. L’écriture solitaire est la plus “adressée” qui soit.

Si écrire de la musique n’est rien d’autre que poursuivre le travail de l’écoute, comme je le crois, la solitude est donc bien l’étalon du silence, une possibilité de profondeur – qui ne va d’ailleurs pas sans frayeur.

Le confinement que nous vivons tous actuellement m’a d’abord semblé un ajustement léger de ma manière de vivre. Mais c’était sans imaginer l’accablement de voir toutes ces souffrances fondre sur le monde entier. Comment alors se concentrer sur autre chose ? La solitude ne serait donc qu’un vain dispositif ?

Le compositeur, comme super-capteur, ne peut rien restituer s’il n’est en prise avec le réel – c’est ce que je crois. Mais je constate qu’il est pourtant bien empêché de le faire, quand il est emporté par empathie dans ce naufrage universel.

Il n’est pas impossible que le compositeur ait d’abord vu le confinement comme une protection de sa capacité d’écrire, mais voilà qu’il devenait une question de survie collective.

J’avance une hypothèse : il n’est pas impossible que, Marcel Proust ayant eu une grande influence sur ma vie pratique et disons “psychologique”, le confinement m’ait été naturel. N’ayons garde d’oublier que les milliers de pages de la Recherche du temps perdu ont été écrites en position semi-couchée et tous volets fermés. On peut parler de cellule plus que de chambre. Mais quelle solitude habitée !

Je ne peux pas ne pas glisser là ce court passage, bien connu je crois, des Plaisirs et les jours, écrit presque prophétiquement par un Proust de 25 ans : « Quand j’étais enfant, le sort d’aucun personnage de l’histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester dans “l’arche”. Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »

Otez le tu au mot solitude, vous verrez ce qu’on obtient alors de réconfortant.

Le tout est d’éviter de passer du confinement à la relégation. Car là, vraiment, ce serait le bagne !

Quelle sera la musique d’après ?

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