En Autriche, musique, migrants et écologie

Isaure Hiace 06/05/2020

Un nouveau gouvernement est entré en fonction en janvier en Autriche : une alliance inédite entre les conservateurs et les Verts. Le monde musical se fait l’écho des enjeux tant migratoires qu’environnementaux.

Elle passerait presque inaperçue à cause de la crise du coronavirus qui frappe le monde entier. Et pourtant, l’alliance entre les conservateurs autrichiens (ÖVP) et les Verts (die Grünen), au pouvoir depuis janvier dernier, est inédite. Certes, le jeune conservateur Sebastian Kurz, 33 ans, est resté chancelier, mais après avoir dirigé l’Autriche durant dix-huit mois avec l’extrême droite (FPÖ), il a fait un virage à 180 degrés et choisi de s’allier aux Grünen, forts de leur score de 14 % des voix obtenu lors des législatives de septembre dernier. Résultat : une alliance de circonstance entre deux partis à l’opposé sur l’échiquier politique. ­Meilleure preuve de leurs différences : l’immigration. Alors que les Verts prétendent défendre les droits humains, Sebastian Kurz continue d’imposer sa vision restrictive. Une politique commencée avec l’extrême droite, mais qu’il poursuit avec les Verts. Il suffit pour s’en convaincre de lire leur programme commun : interdiction du voile à l’école pour les jeunes filles jusqu’à l’âge de 14 ans, accélération des procédures d’asile ou encore développement de centres de retour pour les déboutés du droit d’asile.

« Piano ouvert pour les réfugiés »

Une vision que de jeunes musiciens entendent bien combattre, à l’image d’Omar Altayi. Ce matin, ce pianiste amateur joue dans un centre commercial. Quelques passants s’arrêtent et déposent pièces et billets dans la corbeille placée devant son piano blanc, sous un panneau “Open Piano for Refugees” (Piano ouvert pour les réfugiés). Le nom d’une initiative qui invite les musiciens à jouer en public, afin de récolter de l’argent pour DoReMi. Cet institut social de musique donne des cours aux réfugiés et aux personnes précaires. Omar, originaire d’Irak, y est très sensible : « Les gens ont une mauvaise image des immigrés. Dès qu’ils me voient jouer, ils sont d’abord choqués et confus, car cela ne correspond pas à l’image qu’ils ont dans leur tête. Pour moi, c’est un bon moyen de montrer aux gens que nous, les immigrés, sommes des êtres humains comme les autres et que nous jouons même du piano ! »

Une communauté en devenir

C’est bien le but du projet lancé en 2016 : rassembler les gens. « Chaque personne qui joue sur ce piano joue, en quelque sorte, pour les personnes dans le besoin, parfois même sans le savoir, s’amuse Udo Felizeter, l’un des fondateurs de DoReMi. C’est une manière de promouvoir un message positif, et je crois que cela aide beaucoup, car nous avons de plus en plus de succès. » DoReMi compte 26 professeurs et 185 élèves : « Nous sommes en train de devenir une communauté, qui favorise l’intégration. Nos membres viennent d’une vingtaine de villes ou de pays, c’est une communauté diverse où on s’entraide, c’est ce qui a le plus de valeur dans ce projet à mes yeux. »

Cours en binôme

Chez DoReMi, le principe des cours est simple : chacun paie ce qu’il peut, selon ses moyens. Les élèves apprennent généralement par paire : un réfugié et un élève de langue allemande. Uygar ­Cagli nous accueille chez lui. Professeur de guitare depuis plus de vingt ans, il a commencé à enseigner à DoReMi en septembre. Ses élèves du jour : Pia et Nazir. La jeune femme a l’air déjà à l’aise à la guitare, enchaînant les accords au rythme du professeur. Cette allemande de 24 ans n’a pas hésité à choisir DoReMi pour son apprentissage : « Dans mon quotidien je côtoie beaucoup d’Autrichiens et d’Allemands et j’ai l’impression de manquer quelque chose, car lorsqu’on discute avec des gens qui viennent d’ailleurs, on découvre des choses qu’on ignorait, notamment les obstacles qu’ils peuvent rencontrer. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne les demandes d’asile. »

Apprentissage de la langue

À ses côtés, Nazir semble plus introverti. Arrivé en Autriche il y a quatre ans, ce jeune Afghan a commencé il y a peu les leçons de guitare : « On parle allemand ici et cela m’aide beaucoup. La langue, c’est la clé d’un pays : quand on n’a pas la clé, on ne peut pas entrer, il faut apprendre. Je trouve cela fantastique aussi de rencontrer des gens différents. Ma famille n’est pas là, je suis seul ici, alors j’ai besoin de beaucoup d’amis. » Sous l’œil bien­veillant de son professeur, Nazir progresse et s’ouvre peu à peu. La musique permet cela, selon Uygar Cagli : « Certains de nos élèves attendent d’obtenir l’asile. Ils n’ont pas encore de papiers et ne peuvent donc rien faire. Cela peut conduire à une dépression ou à des situations encore pires. Mais ici, au cours de musique, on oublie tout ce qui se passe autour et on se concentre sur l’instrument. On parle d’autres choses que du quotidien. Ce serait bien que ce genre de projets se multiplie. »

Un élan vert

Un vœu partagé par de nombreux artistes, car ce genre d’initiatives permet de donner une autre image des migrants. Les Verts ont été critiqués lors de la présentation du programme commun de gouvernement, car sur la question migratoire, c’est très clairement la vision conservatrice qui l’emporte. Le vice-chancelier Werner Kogler a reconnu que son parti avait dû faire des compromis « douloureux », mais fait valoir de grandes avancées en matière climatique. Sur cet aspect, le programme est en effet assez ambitieux, avec la neutralité carbone d’ici à 2040 alors que l’échéance est ­établie à 2050 au niveau européen. Les Verts le savent : s’ils sont au pouvoir, c’est parce que l’environnement est devenu l’une des préoccupations majeures des Autrichiens, un thème tout aussi important que la sécurité ou l’immigration. Et les musiciens n’échappent pas à ce mouvement.

« Ne plus prendre l’avion »

Pour Frédéric Alvarado-Dupuy, clarinettiste du groupe Federspiel, compositeur et professeur à l’Université privée de musique et d’art de Vienne (MUK), « l’écologie est devenue quelque chose de fondamental ». En tant que musicien, cela a des conséquences concrètes : « J’ai décidé de ne plus prendre l’avion. Lorsque nous tournons avec mon groupe, pour le travail donc, on pourrait se dire : “On n’a pas le choix”, mais, si, on a le choix ! » Il espère être encouragé par le gouvernement et voir, bientôt, les prix des billets d’avion augmenter grâce à une hausse des taxes.

La nature comme source d’inspiration

Le mouvement de retour à la nature est aussi une source d’inspiration. « Nous travaillons sur notre nouveau spectacle pour 2021. Nous sommes en phase de compo­si­tion et avons décidé que l’environnement, la nature joueraient un grand rôle. Je crois que chaque compositeur exprime une pensée derrière sa création. Nous avons décidé de chercher notre inspiration dans ce domaine et cela fonctionne plutôt bien. » Le groupe s’est intéressé aux contes traditionnels et, très vite, la magie a opéré : « Nous avons trouvé une fable du Voralberg [région à l’ouest
de l’Autriche, NDLR] à propos d’une petite créature qui vit dans la forêt. Le conte dit que chaque être humain a son propre arbre de vie et que si on le trouve et qu’on le coupe, on meurt. Mais si on coupe seulement quelques branches, on rajeunit. »

Impact du Covid-19

Qu’en est-il des grandes structures et institutions musicales ? Les préoccupations environnementales changent-elles leur fonctionnement ou la manière d’enseigner la musique ? Frédéric ­Alvarado-Dupuy, lui-même professeur, est sceptique : « La musique est l’un des arts les plus conservateurs, je crois que cela prendra du temps pour qu’il y ait un changement. » Il faut dire que ces institutions ont d’autres urgences à gérer avec la crise du coronavirus : concerts, spectacles et cours ont été annulés ou reportés. « Beaucoup de musiciens ont d’abord cru à un désastre, car ils pensaient que pendant plusieurs semaines ou mois, ils n’auraient pas de revenus. Maintenant nous savons qu’il y a des fonds pour aider les musiciens, donc, en Autriche au moins, l’impact social est réduit », explique ­Michael Dörfler-Kneihs, pianiste et professeur à l’Académie de musique et des arts du spectacle de Vienne (mdw). Le gouvernement a en effet annoncé un plan de soutien à l’économie de 38 milliards d’euros, et la culture sera concernée.

Outre l’aspect social, cette crise inédite et le confinement qu’elle impose sont peut-être l’occasion de repenser la place de la musique et de l’art dans nos sociétés. « La musique peut nous aider à dépasser des situations difficiles et nous apporter un soutien pour être en accord avec nos émotions », poursuit Michael Dörfler-Kneihs. « Je crois que les gens vont sentir davantage le besoin d’être en contact, d’entendre de la musique en concert ou de jouer ensemble », ajoute son collègue de la mdw, Dietmar Flosdorf. Cet élan musical aura-t-il lieu après la crise ?

En cette année Beethoven – qui vécut la plus grande partie de sa vie à Vienne –, l’Autriche pourrait peut-être donner l’exemple.

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