À Nice, la musique contemporaine en crise

Laurent Vilarem 06/05/2020

Au CIRM, centre de création musicale, c’est le bras de fer entre la présidente, Muriel Marland-Militello, et le directeur, François Paris. Manœuvres politiques, menaces de licenciement… La situation est explosive.

En février dernier, le conseil d’administration du CIRM accordait, par sept voix contre trois, les pleins pouvoirs à Muriel Marland-Militello, la présidente, pour régler « la question de la direction ». Une décision qui, loin d’apaiser les esprits, jette de l’huile sur le feu. Le conflit avec le directeur, François Paris, remonterait à plus d’un an, lorsque a été décidé le rapprochement du CIRM avec l’université Côte d’Azur, processus dont la présidente aurait été relativement mise à l’écart. Depuis, c’est le bras de fer entre le compositeur, directeur du CIRM depuis 2000, et l’ancienne députée et adjointe à la culture de la mairie de Nice, qui exerce son rôle de présidente à titre bénévole. « Je n’ai aucune raison de partir du CIRM, estime le principal intéressé. Nous vivons une période charnière puisque, depuis le 1er janvier, nous sommes intégrés à l’université, avec laquelle nous menons de nouvelles expériences passionnantes. »

Pétition

Les autres salariés de la structure font bloc derrière leur directeur. Camille Giuglaris, directeur technique et représentant du personnel, résume : « De notre point de vue, il n’y a aucune raison objective de licencier François Paris. Contrairement à ce que dit la présidente, nous travaillons extrêmement bien, sans doute même mieux d’ailleurs que nous ne l’avons jamais fait et préparons activement le prochain festival Manca en novembre. » Ce conseil d’administration a également suscité l’inquiétude par l’irruption du politique dans l’organisation de l’association : « Ce qui nous a effrayés, raconte Nathalie Martin, responsable de la communication, c’est l’apparition d’une brochette de représentants des tutelles, des gens qu’on n’avait jamais vus, qui ne s’étaient jamais intéressés au CIRM et qui, pourtant, décidaient de donner les pleins pouvoirs à la présidente. » Une pétition (signée à ce jour par 700 personnes) circule actuellement sous le titre : “Pour la survie du CIRM !”

Un rapport d’inspection contesté

Premier point d’achoppement : le rapport d’inspection effectué par la direction générale de la Création artistique du ministère de la Culture (DGCA) à la demande de la présidente. Bien que cette inspection ait fait l’objet d’un rapport officiel en avril, la présidente n’a pas transmis à la direction ni rendu publiques les conclusions définitives. Les avis divergent : pour les uns, ces conclusions seraient sans équivoque. Là où Muriel Marland-Militello espérait des preuves pour un licenciement de François Paris pour faute grave, l’effet produit serait contraire. Rien, dans la direction de Paris, ne serait jugé ni illégal, ni abusif, ni nuisible au CIRM. L’auteur du rapport, Philippe Ribour, évoque même une « mise en cause aux allures de règlements de comptes ».

Pour les autres, Muriel Marland-­Militello en tête, ce rapport d’inspection serait coupable de nombreuses fautes : partialité, inexactitudes, non prise en compte des 44 pages de notes et remarques et erreurs rédigées par la présidente… L’ancienne députée affirme : « J’ai eu l’occasion de connaître beaucoup de rapports d’inspection, de contrôle de données, émanant des services de l’État, mais c’est la première fois que j’en lis un semblable. Le rapport que j’ai reçu ne possède ni la neutralité de ton, ni la rigueur d’analyse qu’on est en droit d’attendre d’un service de l’État. Il ressemble davantage à une plaidoirie, qui n’a d’autre but que de dédouaner le directeur du CIRM des missions qui sont à l’origine d’un centre national de création musicale. »

Concernant la révélation publique du rapport, la présidente du CIRM se réfugie derrière des obligations administratives. Le document ne serait ni daté, ni signé par l’inspecteur, ni accompagné du courrier officiel de la Drac, ce qui empêcherait, de facto, sa publication.

Blocage et pourrissement

Les salariés du CIRM évoquent aujourd’hui une situation de blocage. « On subit une période extrêmement stressante et désagréable, affirme Camille Giuglaris. Tout est dans le non-dit, nous devons soutenir la procédure de licenciement du directeur instaurée par la présidente, qui exerce une forme de chantage à l’emploi. Nous avions le choix de mourir à petit feu, après la perte de subventions de la mairie et du département. François a eu le mérite de trouver ce partenariat avec l’université, qui a permis de combler les pertes de subventions par celle de l’université (une dotation d’environ 100 000 euros par an) et de maintenir un niveau d’activité similaire à celui d’autrefois. »

Face aux accusations à l’encontre de François Paris, Muriel Marland-­Militello répond : « Ce n’est pas moi qui ai un problème avec lui, mais les tutelles, la ville et le département, qui ont réduit leurs subventions. » Les baisses de subventions sont en effet réelles. La ville et le conseil départemental ont coupé successivement leurs subventions (de l’ordre de 60 000 euros chacun). La présidente du CIRM y voit le résultat du « comportement arrogant et provocateur de François Paris à l’égard des responsables politiques ». Conséquence : le rayonnement moindre et la baisse du nombre des concerts du festival Manca, vitrine hivernale du CIRM.

La présidente pointe également des problèmes de fonctionnement interne, puisque la directrice déléguée et le responsable comptable sont partis au printemps dernier avec une rupture conventionnelle de contrat signée par ses soins. « Le capital confiance est atteint. Sur les cinq membres de l’équipe, deux sont déjà partis, et non des moindres. C’est le symbole d’une direction à la dérive. Par sa faute, nous nous retrouvons dans une situation extrêmement compliquée. »

Une reprise en main politique ?

La situation se trouve ainsi bloquée et on s’échange des amabilités. La présidente reproche à François Paris des absences abusives, des cumuls de rémunérations discutables, une utilisation d’argent public à des utilisations personnelles, une programmation privilégiant des proches et des collègues amis… tout en affirmant : « Le CIRM n’est pas en danger, c’est le fonctionnement actuel qui doit changer. » Le directeur, lui, voit dans les accusations de Muriel Marland-­Militello « les ultimes manœuvres d’une femme politique de 76 ans, qui n’a plus d’autre pouvoir ailleurs qu’au CIRM ». Et d’ajouter : « Il est plus facile de détruire que de construire. Si vous allez voir les partenaires en leur parlant de mauvaise gestion, comment espérer une bienveillance ? »

Avec un éventuel changement de directeur se dresse néanmoins le spectre d’une reprise en main du CIRM par la mairie et le département. L’État vient de renouveler sa subvention à hauteur de 334 080 euros (soit plus de la moitié du budget global), mais les collectivités territoriales azuréennes ne sont guère enclines à passer des partenariats avec des structures nationales. À titre d’exemple, l’Opéra de Nice reste municipal ; seule autre institution municipale ayant le label national, le Théâtre national de Nice.

Pour l’heure, les tutelles locales sont singulièrement absentes de ce débat. En suspens, l’avenir de l’équipe actuelle, les grandes orientations futures et les prochaines éditions du festival Manca. Et Muriel Marland-Militello de s’arc-bouter contre son directeur : « La question n’est pas de savoir s’il va partir, mais quand il va partir. »

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