Le silence éternel de ces salles obscures m’effraie

Dorian Astor 06/05/2020

Parmi l’innombrable littérature concernant la musique de film, j’ai été frappé par une idée récurrente : sans la musique, le cinéma serait effrayant. 

Dans les années 1920, André Obey, évoquant la nécessité de la musique pour le cinéma muet, écrivait : « Je ne crois pas, bien qu’on ait soutenu le contraire, que la projection d’un film soit supportable dans le silence. Le silence crée une espèce de gouffre que l’attention visuelle ne parvient pas à survoler1. » Kurt London, dans les années 1930, renchérissait : « Quelque chose dans l’être humain refuse, rejette le silence2. » Siegfried Kracauer, toujours à propos du cinéma muet, parlait d’une « expérience effroyable d’ombres qui aspirent à une vie corporelle ». Adorno et Eisler affirment, quant à eux, que « la musique de cinéma a le gestus de l’enfant qui chante dans le noir3 ».

Qu’est-ce que cela veut dire ? D’abord que, dans le silence et la pénombre, une image ne rassure jamais. Toujours cet antique soupçon du simulacre trompeur, cette crainte archaïque qu’une âme en peine y soit enfermée, que la surface plate d’une représentation ne trahisse la vanité de nos existences. Même l’animation d’une image ne suffit pas à nous combler : elle exaspère au contraire, dans sa production mécanique, l’artifice fragile de nos sens. Ensuite, que ni la parole ni la narration ne parviennent à nous rassurer. Toujours une histoire est à dormir debout, toujours une parole est en l’air. La frontière ne passe pas entre cinéma muet et parlant, mais entre la présence et l’absence de musique au cinéma. Sans elle, tout film, même bavard, reste fondamentalement silencieux, c’est-à-dire impénétrable. L’image cinématographique, quelle que soit sa beauté, sa profondeur, sa richesse de sens, maintient une distance angoissante. Parce que la perception visuelle et, partant, tout art plastique à un suprême degré opèrent (pour parler comme l’ancienne physique et métaphysique) une actio in distans. L’image nous saisit sans nous toucher, et le cinéma ne nous touche que dans le comblement de cette distance saisissante, dans l’enveloppement vibratoire de l’espace vide. La musique jamais n’illustre ni n’accompagne un film, elle le parachève. Et il est si vrai que la musique de cinéma actualise ce qui, d’un film, est encore virtuel que, souvent, sans cinéma, elle nous donne à imaginer des films en puissance.

Un mot encore sur « l’enfant qui chante dans le noir ». Irrésistiblement, je songe à cette page magnifique de Mille plateaux où Deleuze et Guattari constituent leur célèbre concept de ritournelle : « Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. […] Voilà que les forces du chaos sont tenues à l’extérieur autant qu’il est possible, et l’espace intérieur protège les forces germinatives d’une tâche à remplir, d’une œuvre à faire4. » André Obey anticipait cette idée lorsqu’il écrivait : « Il y a là [dans le silence] un phénomène analogue à celui de l’attente. C’est un fait d’expérience que, pour franchir l’insondable abîme d’une attente, on se met, machinalement, à compter. Une procession de chiffres sort de vous, qui fait au-dessous de l’abîme comme un pont suspendu. La musique joue, au cinéma, le rôle de procession de chiffres5 ».
Une comptine, donc, ou une ritournelle, c’est l’établissement d’un territoire sonore et rythmique, c’est-à-dire une manière instinctive, affective d’organiser des forces cosmiques effrayantes. Le cinéma opère des coupes sur le chaos de l’espace-temps. Sa musique est le nécessaire geste d’enveloppement affectif de ces forces que les images découpent.

 

1 André Obey, “Musique et cinéma”, Le Crapouillot, mars 1923. Je dois cette référence et les deux suivantes à l’article de Giusy Pisano, “Sur la présence de la musique dans le cinéma dit muet”, in 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [en ligne], 38 | 2002, mis en ligne le 31  janvier 2007, consulté le 27  mars 2020. 

2 Kurt London, Film Music, Faber & Faber, Londres, 1936, rééd. Arno, New York, 1970, p. 27.

3 Theodor W. Adorno, Hanns Eisler, Musique de cinéma, Paris, L’Arche, 1972 [1947], p. 84.

4 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Les Éditions de Minuit, 1980, p. 382.

5 Art. cité.

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