Le pari du “made in France” pour la musique de film

Mathilde Blayo 06/05/2020

Depuis plus de dix ans, les productions évitent d’enregistrer les bandes originales dans l’Hexagone pour des raisons économiques. Une tendance que tentent d’enrayer les orchestres en misant avant tout sur la qualité. Plongée au cœur de ce secteur en suivant les pas du compositeur Christophe Héral.

Paradoxe, et non des moindres : alors que la France est le pays qui a vu naître le 7e art, les bandes originales de ses films sont majoritairement enregistrées à l’étranger. Une délocalisation du ­savoir-faire artistique et technique à l’œuvre depuis plusieurs années pour des questions économiques. Le compositeur Christophe Héral connaît bien cette situation.

La manne de l’Europe de l’Est

Il a d’abord enregistré en Europe de l’Est, vers laquelle les producteurs se tournent pour réduire les coûts. Prague, Budapest, Skopje… une route qui va décroissant du point de vue financier, mais pose question pour les conditions d’enregistrement. « Les productions veulent parfois de gros orchestres, avec beaucoup de cordes, alors ils vont chercher ce volume à l’est, où les musiciens sont payés 50 euros la session d’enregistrement, parfois 25 », raconte Christophe Héral. En France, un musicien est payé environ 200 euros la session. « Sauf qu’avec ces salaires les musiciens ne peuvent pas s’acheter d’instruments en bon état, certains font même l’impasse sur la colophane. » 

Un gain financier, mais une perte en qualité et aussi en temps, explique-t-il : « Avec des musiciens français, on enregistre 20 minutes de musique, là où, à Skopje, on en enregistre 5. Mais je ne leur jette pas la pierre, ils font ce qu’ils peuvent. Certains font des kilomètres pour participer à un enregistrement, ils ont besoin de cet argent. Le problème, c’est que ceux qui ont l’argent passent leur temps à grappiller des centimes. » Jonathan Grimbert-Barré, fondateur et directeur de Scoring Productions et de son orchestre, le Scoring Orchestra, spécialisé dans l’enregistrement de musique à l’image, résume : « Pour enregistrer des nappes sonores, un tapis de cordes, effectivement à l’est c’est moins cher et correct. Mais si on veut quelque chose de plus rythmique, de plus compliqué, ce n’est pas forcément intéressant, car on y passe plus de temps, pour une qualité moindre. »

La renommée anglaise

Christophe Héral n’est pas seulement allé à l’est pour faire enregistrer sa musique. Les grosses productions avec un peu de moyens préfèrent les États-Unis ou l’Angleterre à la France et confient les bandes originales de leurs films aux formations comme le Boston Symphony Orchestra ou le London Symphony Orchestra (LSO). Ce dernier fait partie de l’histoire du cinéma depuis les films muets. Les productions de blockbusters, mais aussi de plus petits films font appel à ses musiciens « extraordinaires », aux dires de Christophe Héral. Le compo­si­teur est encore sous le charme du savoir-faire des Britanniques qui ont enregistré sa musique cette année, pour le deuxième volet du jeu vidéo Beyond Good and Evil. « C’était une expérience hallucinante, surtout pour les chœurs, raconte-t-il. Ils ont pris le temps de déchiffrer et une fois qu’ils ont dit qu’ils étaient prêts, dès la première prise c’était époustouflant. La veille, ils jouaient à Trafalgar Square et ils ont fait l’enregistrement avec le même professionnalisme et le même respect pour la musique. » À la renommée du LSO s’ajoute celle des studios anglais comme ceux d’Abbey Road, face auxquels la France n’a pas encore la même offre.

Le manque de studio

À Paris, les mythiques studios Davout ont fermé en 2017. Le studio Grande-­Armée, au Palais des congrès de Paris, où plus de 700 musiques de films ont été enregistrées, a dû se replier en périphérie en 2018, réduisant sa capacité d’accueil de musiciens. Il reste néanmoins plusieurs lieux adaptés à la musique de film, notamment à La Seine musicale, où des studios modulables sont utilisés depuis 2017. En 2018, un nouvel espace flambant neuf a ouvert à Alfortville. Rattaché à l’Orchestre national d’Île-de-France (Ondif), ce studio a été majoritairement financé par la région, très investie dans l’aide au cinéma, puisque 40 % des productions françaises y sont tournés, ainsi que 50 % des productions étrangères. Avec cet auditorium, l’idée est de retenir producteurs et compositeurs.
« On s’est entourés de techniciens hors pair, qui nous ont permis de créer un studio avec la ­meilleure acoustique possible, explique Alexis Labat, administrateur de l’Ondif. C’est un outil très performant, qui peut s’adapter aux dernières technologies du cinéma, notamment le Dolby Atmos. »

Accord avec les musiciens

Christophe Héral a déjà enregistré avec l’Ondif la bande originale du dessin animé Le Voyage du prince en 2019. L’orchestre cherche à se placer sur ce marché en se rendant plus compétitif : « Tous les producteurs rencontrés nous expliquaient qu’en France, il fallait jusqu’à présent tout payer séparément, notamment en matière de droits. Ils nous ont dit que ce qui les intéresserait, c’est un orchestre et un auditorium dans un dispositif all included, explique Fabienne Voisin, directrice de l’Ondif. On a donc inventé une offre d’enregistrement qui inclut tout, y compris les droits des musiciens. » L’accord passé avec les musiciens prévoit une avance en royalties sur l’année en plus de leur salaire, en échange d’une réutilisation illimitée de la musique. S’il y a des recettes annuelles supplémentaires à celles escomptées au moment de l’enregistrement, elles sont réparties à parts égales entre l’orchestre et les musiciens. Un accord également négocié avec la Spedidam. Le pack vendu aux producteurs comprend une tranche de 20 minutes d’enregistrement avec les ingénieurs du son et 10 à 95 musiciens, « ce qui les incite à recourir à la forme symphonique », explique Fabienne Voisin, pour 15 000  euros.

Les orchestres privés

Ce pack ne manque pas de faire grincer des dents les orchestres privés spécialisés dans l’enregistrement de musique de film. Ils sont très peu nombreux en France à en faire leur activité principale, dans une concurrence directe les uns avec les autres. « Pour 20 minutes d’enregistrement avec un orchestre symphonique, je ne peux pas faire un tarif moindre que 35 000 euros, explique Jonathan ­Grimbert-Barré, du Scoring Orchestra. Et encore, je serai en dessous des conventions collectives. » Christophe Héral a déjà travaillé avec le Star Pop Orchestra ainsi qu’avec le Scoring Orchestra, deux orchestres aux modèles différents. Le premier est recruté par des boîtes de production, alors que le second dépend de la société Scoring Productions, créée en 2014. « Je me suis rapidement intéressé à la production pour gérer moi-même le budget alloué à la musique, explique Jonathan Grimbert-Barré. Je suis en lien avec le réa­li­sa­teur et le producteur du film ; nous travaillons ensemble sur le choix du compositeur, des musiciens. »

« Utiliser l’intelligence du microphone »

Ces orchestres privés trouvent aussi des parades pour proposer une offre concurrentielle, alors que la part du budget allouée à la musique de film en France est de plus en plus faible. « Un musicien français coûte cher à une production, en charges, en droits, explique Jonathan Grimbert-­Barré. On essaie de faire jouer un certain nombre de musiciens, mais c’est rare qu’on en mette autant que le souhaite le compositeur ou la production. » Christophe Héral discute facilement du nombre de musiciens avec la production : « Je m’adapte pour fabriquer une musique qui permette qu’on reste en France. Pour le court métrage de Benjamin Renner La Queue de la souris, j’avais un budget de 400 euros, alors j’ai écrit pour violon seul. La justesse d’une écriture n’est pas liée à l’économie et on peut travailler avec l’intelligence du microphone. » N’étant pas destinée à être jouée en concert, une musique de film peut être enregistrée avec peu de musiciens, qui seront doublés par des logiciels, ou qui joueront plusieurs partitions. Le Scoring Orchestra était aussi mobilisé pour le film d’animation Le Voyage du prince afin de réduire les coûts de l’enregistrement. Faisant appel à moins de musiciens que l’Ondif, les parties du Scoring sont reconnaissables « pour celui qui sait », admet Christophe Héral.

Techniques musicales

Les musiciens du Scoring Orchestra sont particulièrement qualifiés pour ce type d’exercice. Cet orchestre d’intermittents a un noyau de musiciens réguliers, auxquels d’autres viennent s’ajouter selon les besoins de l’enregistrement. « Ce sont des musiciens ayant une qualité de déchiffrage exceptionnelle, capables aussi de jouer avec un casque sur les oreilles tout en étant ensemble et justes », explique Jonathan Grimbert-Barré. Ce savoir-faire des orchestres privés, Christophe Héral ne l’a pas forcément retrouvé dans les orchestres symphoniques. « Dans les conservatoires, on devrait apprendre aux musiciens comment jouer un forte en tenant compte du micro, à jouer avec un casque… Ce sont des choses qu’on apprend à Boston ! Il reste une différence entre les musiciens français et ceux du LSO dans leur rapport à la musique de film, dans leur respect du genre », regrette-t-il. « Comme toute activité nouvelle, il faut une adaptation, répond Alexis Labat, de l’Ondif. Techniquement on sait le faire, c’est dans le travail avec le chef, avec le compositeur qu’on peut encore progresser. »

Reste que les orchestres privés comme les orchestres subventionnés français sont bien décidés à reconquérir le marché. En 2017, pour la première fois depuis 1995, l’Orchestre national de France enregistrait la musique de Valérian et la Cité des mille planètes de Luc Besson.

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