Les ciné-concerts en plein essor

Mathilde Blayo 06/05/2020

Il y a une dizaine d’années, le genre était peu présent dans les programmations symphoniques. Désormais, les musiques de film sont un moyen de conquérir un nouveau public et de développer des ressources économiques. Avec, en toile de fond, la concurrence entre phalanges subventionnées et orchestres privés.

La musique de film s’installe doucement dans les programmations des orchestres français, alors que les Anglo-Saxons en jouent sans rougir depuis des décennies. Rappelons que le genre est loin d’être mineur. La première musique de film de l’histoire du cinéma est signée Camille Saint-Saëns : il s’agit de L’Assassinat du duc de Guise, film de 1908 réalisé par André Calmettes. Suivent Erik Satie ou Dmitri Chostakovitch, qui compose pour l’écran une trentaine de partitions. Aujourd’hui, les grands noms du domaine, John Williams, Ennio Morricone, Hans Zimmer, sont de plus en plus joués en France, ainsi que des compositeurs moins connus du grand public, lors de ciné-concerts ou de concerts symphoniques.

Attirer un nouveau public…

Ce sera une première pour l’Orchestre philharmonique de Nice : dans sa saison 2021-2022, il programme un ciné-concert. Dans le Zénith, les musiciens joueront la bande originale d’un dessin animé devant, ils l’espèrent, un public familial ébloui. « Je suis partisan des concerts symphoniques pour tous, nous confie Bertrand Rossi, nouveau directeur de l’Opéra Nice Côte d’Azur. Nous avons une programmation exigeante, avec du répertoire pointu, mais c’est aussi important d’avoir ce type de concerts plus populaires. » De même, depuis 2017, l’Orchestre national du Capitole de Toulouse (ONCT) programme plusieurs fois par an des concerts de musique de film et des ciné-concerts. « Nous avons d’abord construit la réputation de l’orchestre dans sa relation énergique et d’excellence avec son chef, Tugan Sokhiev, nous dit Thierry ­d’Argoubet, directeur général. Depuis trois ans, nous cherchons à attirer un nouveau public, et c’est un pari gagnant, puisqu’on gagne 10 à 15 % de spectateurs par an. »

… pour le fidéliser

L’idée n’est pas seulement d’attirer un nouveau public, mais de le faire rester. « Il faut aller chercher ces spectateurs pour les amener dans nos salles d’opéra, perçues comme inaccessibles, sacrées », explique Bertrand Rossi à Nice. Objectif réussi à Lyon, où l’Orchestre national (ONL), qui a une riche et ancienne histoire avec le cinéma, a lancé depuis une dizaine d’années des concerts de musiques de films populaires. Derniers en date : Titanic et Amadeus en 2018-2019, Star Wars en 2019-2020. À partir du ciné-concert Titanic, donné à l’Auditorium en février 2018 et qui a réuni 8 000 spectateurs en quatre soirs, l’orchestre a mené une étude : 57 % des spectateurs venaient pour la première fois à l’Auditorium et les deux tiers du public avaient moins de 40 ans ; 150 spectateurs venus pour la première fois à l’auditorium pour ce ciné-concert ont acheté une place pour un autre concert symphonique de la saison, soit 3 % des spectateurs du Titanic. Ce taux de transformation du public ne prend pas en compte ceux qui sont revenus une saison ultérieure ou qui ont commencé un parcours d’auditeur de musique symphonique hors de l’Auditorium.

Intérêt économique

Pour Aline Sam-Giao, directrice de l’ONL, « il faut voir l’engouement du public à la fin d’un concert, remerciant les musiciens de l’expérience artistique qu’il vient de vivre. Ces concerts créent une relation de proximité, une adhésion affective entre le public et son orchestre. » Même constat chez Fabienne Voisin, directrice générale de l’Orchestre national d’Île-de-France (Ondif), pour qui le cinéma « porte en lui la puissance du répertoire symphonique et permet de faire rencontrer ce répertoire avec le public ». Économiquement, ces concerts sont aussi intéressants. « Si l’on peut faire un peu de marge sur ce type de concert, c’est évidemment salutaire », rapporte Aline Sam-Giao.

Choix artistique

Ces pièces musicales comportent, pour les meilleures, un intérêt artistique que mettent en avant nos interlocuteurs. Le chef de l’ONCT, Tugan Sokhiev, passionné de musique de films « s’amuse beaucoup dans ce répertoire, avec les musiciens, avec le public, raconte Thierry d’Argoubet. Ce sont des œuvres souvent magnifiquement orchestrées, dans une écriture qui joue avec les différents pupitres. » Ces concerts demandent aussi un grand effort physique aux musiciens. N’ayant pas été écrites pour du direct, mais pour des enregistrements séquencés, les partitions sont assez exigeantes et il faut pouvoir tenir toute la durée d’un film. « Tout l’orchestre joue beaucoup, il y a peu de pauses, notamment pour les cordes, qui créent souvent l’atmosphère, la tension, explique Aline Sam-Giao. C’est moins le cas quand l’orchestre joue les musiques commandées à des compositeurs spécialement pour un ciné-concert. »

Un patrimoine méconnu

Ces orchestres explorent aussi des répertoires moins populaires, s’attachant à défendre la création et le patrimoine. L’Orchestre national de Lyon travaille depuis 2000 avec l’Institut Lumière sur des films muets projetés lors de ciné-concerts symphoniques ou avec orgue. Chaque année, quatre événements sont organisés. L’orchestre passe aussi commande à des compositeurs pour accompagner ces films. « Ce volet est la base du travail de l’orchestre en matière de musique de film et le cœur de notre mission de service public : faire découvrir un répertoire méconnu », déclare la directrice de l’ONL. L’ONCT aussi développe depuis deux saisons des ­ciné-concerts particuliers dans le cadre du festival Les Musicales franco-russes. La cinémathèque de la Ville rose dispose du fonds de cinéma russe le plus important d’Europe, après celui de la Russie. L’année dernière, dirigé par son chef russe, l’ONCT s’est notamment produit en ciné-concert avec La Nouvelle Babylone et la musique de Chostakovitch.

Les orchestres privées

Des phalanges privées se développent en France depuis une dizaine d’années sur ce créneau, preuve de son intérêt économique. Le Yellow Socks Orchestra (YSO) a été fondé par la société de production uGo & Play, alors que le Star Pop Orchestra est une formation indépendante mobilisée par différentes productions. L’économie des ciné-concerts pousse les producteurs à choisir des films grand public, qui remplissent les salles. « J’aimerais bien faire un ciné-concert de West Side Story, Casablanca ou Autant en emporte le vent, mais ce n’est pas assez sûr pour que les sociétés de production me suivent », rapporte Christophe Eliot, fondateur du Star Pop Orchestra. Le YSO a connu une petite déconvenue avec E.T., qui n’a pas attiré le public. « Pour le moment, on travaille à développer une image de l’orchestre, et quand on aura acquis un certain standing auprès du public, on pourra davantage le mobiliser pour des productions moins évidentes », envisage Nicolas Simon.

Ces orchestres spécialisés sont concurrencés par les orchestres subventionnés qui programment aussi des ciné-concerts Star Wars ou Harry Potter. « Ils sont largement avantagés, puisque subventionnés, mais est-ce que cela entre dans leur mission ? s’interroge Christophe Eliot. Peut-être qu’ils devraient se limiter à ce que les productions privées ne peuvent pas faire faute de rentabilité. »

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