Musique savante, musique de film : deux mondes, deux métiers ?

Suzanne Gervais 06/05/2020

À 70  ans, Gabriel Yared a composé la musique de films récompensés : L’Amant, Le Patient anglais… Clara Iannotta, 37  ans, est l’une des compositrices les plus demandées de sa génération : en résidence cette saison à l’Arsenal de Metz, elle multiplie les projets en Europe. Entretien croisé.

Faites-vous le même métier ?

Clara Iannotta Dans mon travail, la dimension visuelle de la musique est très importante, quand bien même je n’ai aucune image sous les yeux pendant que j’écris. La musique est profondément visuelle. J’estime qu’on partage, quelque part, une même démarche. Pourtant, le rôle et le pouvoir de la musique sont très différents, au cinéma et dans une salle de concert. Regardez le public : la musique savante, contemporaine, ne touche encore essentiellement qu’un public de niche, élitiste. Avec un film qui marche, on peut toucher tellement plus de monde, de gens, de catégories socioculturelles très différentes, des non-musiciens, des non-mélomanes. La force de frappe n’a rien à voir.

Gabriel Yared Je pense que oui. Notre éthique est la même : fournir un travail de composition. La musique de film n’est pas un cas à part, mais elle est traitée comme telle aujourd’hui. Je ne comprends pas les filières “musique de film” dans les conservatoires. Qu’est-ce qu’on y enseigne de si différent ? Être synchro avec une image ? On apprend cela très rapidement, sur le terrain ! Le plus important, pour moi, c’est d’étudier les orchestrations de Tchaïkovski, de Prokofiev, de Ravel… d’analyser la musique. Allez au cinéma, oui, écoutez comment la musique se développe avec le film, comment elle suit la caméra. Mais, une fois rentré chez vous, comportez-vous comme un compositeur. La musique de film n’est pas une spécialité.

Clara Iannotta
On touche là à l’individualité de chaque artiste. Chaque compositeur aura sa manière d’aborder la musique et de vivre son métier, qu’il compose pour le cinéma ou non.

Vous parliez des filières dans les conservatoires. Les formations de compositeur de musique savante et de musique de film sont-elles différentes ?

Gabriel Yared Il est vrai que j’ai une formation qui est tout sauf académique. Je suis autodidacte. Au Liban, je n’ai pas reçu de véritable éducation musicale au sens classique du terme. Lorsque je suis arrivé en France, à 18 ans, j’ai pu assister en auditeur libre aux cours d’Henri Du­tilleux et de Maurice Ohana à l’École normale de musique. Dutilleux m’a m’encouragé à apprendre l’harmonie et les règles de l’écriture musicale. Ce n’est que plus tard, en 1979, alors que j’étais devenu un orchestrateur de variétés à la mode, que j’ai pris deux années sabbatiques pour prendre des cours de contrepoint et de fugue.

Clara Iannotta J’étais flûtiste et, à 18, 19  ans, mon professeur m’a dit d’étudier la composition pour comprendre ce que je jouais : j’ai arrêté la flûte deux ans après ! J’ai commencé la composition par hasard, mais mon parcours a été très académique : j’ai étudié au Conservatoire de Milan, puis j’ai été admise à celui de ­Paris. Je suis passée par l’Ircam et j’ai suivi un programme à l’université d’Harvard, aux États-Unis. L’an dernier, j’étais en résidence à la villa Médicis, à Rome.

Le rapport au temps semble différent selon que l’on compose pour les séquences d’un film, ou sans le rythme imposé par l’image…

Clara Iannotta Bien sûr, le cerveau travaille différemment. La temporalité de la musique de film est imposée par l’image. Il y a deux ans, j’ai composé pour le court métrage Outer Space de ­Peter Tscherkassky. C’était ma première expérience d’écriture en partant de l’écran. Le grand défi a été le rapport au temps. C’était pour moi une grande contrainte : j’ai dû faire l’impasse sur le développement de certaines idées. Dans la musique de concert, sans image, la temporalité est dictée par le compositeur ou les objets musicaux qu’il choisit d’utiliser. La liberté est plus grande.

Gabriel Yared Le temps de la composition n’est pas différent, car je prends mon temps. Aujourd’hui, le compositeur arrive en bout de chaîne, quasiment au moment du montage. Or, la musique est moins élaborée, car elle souvent composée dans l’urgence. Et uniquement sur les images. Elle n’a pas le temps de la réflexion, de la recherche. Je prends garde à cet écueil. Je refuse de faire de la musique de film uniquement sur les images. Je me nourris d’images subjectives, qui naissent dans ma tête quand on me raconte un scénario. Ces images mentales sont nécessaires, elles déclenchent l’inspiration. Elles ne sont pas concurrentes des vraies images, celles du film, qui arrivent, elles, comme un guide de travail pour trouver les couleurs, le rythme, l’orchestration… Ne pas être trop collé à l’image est précieux, cela ouvre l’imaginaire et donc les possibilités musicales. En revanche, le rapport au temps dans le développement des idées musicales est très différent : il est régi par l’image. Je commence par composer une pièce en plusieurs parties, et quand je travaille à l’image, c’est elle qui m’impose son rythme. J’ajuste, je taille.

Clara Iannotta Même sans les exigences de l’image, les compositeurs ne sont pas toujours en roue libre : nous vivons essentiellement de commandes. Elles sont certes moins précises, moins strictes que le minutage des scènes d’un film, mais elles ont leurs exigences : effectif instrumental, poème, livret et metteur en scène quand il s’agit d’un opéra et, bien sûr, le calendrier à respecter.

La musique de film reposerait davantage sur des recettes, voire de grosses ficelles, tandis que la musique savante serait le lieu de l’expérimentation. Un cliché ?

Gabriel Yared Il y a des écoles aux États-Unis où l’on enseigne comment faire une musique pour une scène d’amour, de suspens, de course-poursuite… C’est une façon de figer la musique, de créer des recettes. Or, dans la musique de cinéma, prendre le contre-pied est parfois passionnant. Toute possibilité d’écrire de la musique doit être une recherche, et la musique de film, qui peut paraître formatée, peut être le lieu d’expérimentations. À la fin des années 1970, j’ai été un des premiers à travailler avec des échantillonneurs. Le problème est que lorsqu’on commence à être reconnu, pour une bande originale qui a reçu un Oscar, par exemple, tout le monde va vous demander la même chose. On peut se retrouver pris au piège de ses propres recettes ! Se renouveler est peut-être plus difficile qu’ailleurs. Au cinéma, la musique ne doit pas abdiquer ses exigences propres.

Clara Iannotta Il s’agit davantage d’un choix de démarche artistique que d’une distinction entre compositeur pour le cinéma et compositeur tout court. Les deux métiers sont, pour moi, aussi difficiles, si tant est qu’on veuille les vivre avec audace. C’est-à-dire être des innovateurs, se placer dans une démarche de recherche. On peut très bien se reposer sur ses propres recettes et devenir une caricature de sa propre musique en étant compositeur de musique savante. Pour rester dans une démarche de recherche, il faut prendre le temps : je n’accepte pas plus de quatre commandes par an. Maximum.

Gabriel Yared Le secret, comme pour n’importe quel créateur, est de ne pas faire trop de choses à la fois. Je ne peux pas écrire plus de deux musiques de film par an, ce n’est pas possible. Ce n’est pas un précepte qui est toujours facile à suivre, surtout quand on commence, qu’on doit enchaîner les petits contrats ou qu’on a soif de réaliser mille projets.

Cinéma, jeux vidéo, la musique composée pour l’image est l’un des terrains où l’intelligence artificielle s’impose de plus en plus. Craignez-vous cette concurrence ?

Gabriel Yared  Composer de la musique de film n’est pas compliqué pour un robot. Elle est devenue très formatée. Une grosse basse en dolby stéréo, une tenue de cordes et vous avez une musique d’ambiance. Mais, sans exigence, la musique s’étiole. Je doute qu’un algorithme puisse composer une partition aussi riche que celles de Bernard Herrmann pour les films d’Hitchcock. J’espère que l’industrie du cinéma résistera à cette tentation économique. Heureusement, on peut encore compter sur des réalisateurs qui, comme Nino Rota avec Fellini, ou Sergio Leone avec Ennio Morricone, impliquent le compositeur dès le début. Certains réalisateurs comprennent l’intérêt que la musique se développe en même temps que leur tournage.

Clara Iannotta Peut-être l’intelligence artificielle fournira-t-elle de plus en plus le sound design, l’ambiance sonore d’un film ou d’une série, qui ne doit pas prendre trop de place. Pour ce qui est de proposer une bande originale complète et intéressante, audacieuse, c’est moins sûr. Tout dépend de l’exigence de départ.

Économiquement parlant, l’un des deux métiers est-il plus difficile que l’autre ?

Gabriel Yared Quand leurs films marchent, c’est-à-dire qu’il font suffisament d’entrées, les compositeurs pour le cinéma vivent beaucoup mieux que les compositeurs de musique savante, c’est certain. J’admire les compositeurs “tout court” car, si doués soient-ils, ils n’ont pas toujours autant de possibilités que nous de gagner leur vie en composant. L’industrie du cinéma, avec l’argent qu’elle draine, fait qu’on peut très bien gagner sa vie. C’est, pour moi, la grande – et peut-être la seule – différence entre quelqu’un qui écrit de la musique pour le cinéma et un compositeur de musique savante : le premier vit mieux, sur un plan matériel.

Clara Iannotta Quand je dois payer mes taxes ici en Allemagne [Clara Iannotta vit à Berlin, NDLR], mon comptable me demande souvent pourquoi je ne travaille pas pour le cinéma. « Tu serais déjà riche ! » me dit-il. C’est vrai que les rémunérations ne sont pas les mêmes. Mais, pour un compositeur de musique de film qui a du succès, beaucoup multiplient les petits projets alimentaires mal payés et vivent dans la précarité. Beaucoup de musiciens veulent écrire pour le cinéma : la concurrence est rude.

Constatez-vous un intérêt croissant de la jeune génération de compositeurs pour l’image ?

Clara Iannotta Les filières de musique de film et de musique de jeu vidéo se multiplient dans les conservatoires et, même dans la musique savante, de plus en plus de compositeurs proposent des pièces avec vidéo. La nouvelle génération est née avec la technologie, la plupart de ses compositeurs apprennent très tôt à faire de la vidéo ou n’hésitent pas à collaborer avec des designers et des vidéastes. L’image étant omniprésente dans nos vies quotidiennes, ils l’intègrent volontiers dans leurs pièces. En tant que directrice artistique d’un festival de musique contemporaine en Autriche, je remarque que beaucoup de compositeurs à qui je passe commande me demandent systématiquement de quoi projeter des films, des images.

Gabriel Yared C’est indéniable, de plus en plus de compositeurs veulent écrire pour l’image. Et je donnerai un conseil : même quand on est reconnu comme compositeur de musique de film, il faut prendre garde à ne pas s’installer là-­dedans. Il faut tenter, accepter, proposer des projets expérimentaux, ouvrir ses horizons..

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