L’œuvre du mois : À Paris dans chaque faubourg

André Peyrègne 06/05/2020

Rencontre entre le cinéaste Jean Clair et le compositeur Maurice Jaubert.

En 1932, à 34  ans, René Clair avait déjà réalisé une dizaine de films, essentiellement muets. Il pensait que
la musique aurait désormais un rôle important dans le cinéma.

Maurice Jaubert était né à Nice le 3  janvier 1900. C’était un surdoué, qui, à 18  ans, avait été le plus jeune avocat de France, mais avait préféré se diriger vers la musique

René Clair lui expliqua le sujet de son prochain film, 14  Juillet, un amour entre un chauffeur de taxi et une fleuriste au soir de la fête nationale.

« J’aimerais que vous composiez une musique qui restitue l’ambiance gouailleuse des milieux populaires parisiens. » C’était vite dit. Maurice Jaubert venait du classique, disciple d’Honegger et de Ravel. Il lui fallait adapter son style. Il pensa qu’une valse pourrait restituer le Paris des guinguettes. Il mettrait un accordéon au milieu de l’orchestre. Il dira plus tard : « Trois notes d’accordéon, si elles correspondent à ce que demande l’image, seront toujours plus émouvantes que la musique du Vendredi saint de Parsifal ! »

Il avait tout compris du métier de compositeur pour le cinéma. Il pensa que sa valse pourrait être celle d’une chanson. René Clair lui fournit les paroles : « À Paris, dans chaque faubourg / Le soleil de chaque journée /Fait en quelques destinées / Éclore un rêve d’amour… »

Il lui suffisait à présent de trouver la musique. “À Paris”, ces trois premières syllabes pouvaient être les premiers temps d’une valse. Mais le thème ne venait pas… Un jour, alors qu’il se trouvait sur un lieu du tournage, Jaubert entendit un électricien siffloter trois notes, la, si, do dièse, suivies de deux autres, si, do dièse. Ça y est, il tenait le début de son thème ! Il rentra chez lui et déroula sa valse.

La chanson « À Paris dans chaque faubourg », qui allait être le leitmotiv du film 14  Juillet, deviendrait l’une des plus connues de l’époque. Chantée par Maurice Chevalier, elle serait reprise par Montand, Brassens, moulinée dans les radios, les bals, les juke-boxes.

Dès lors, les réalisateurs s’arrachèrent Jaubert. Pour Jean Vigo, il composa la musique de Zéro de conduite,dans lequel il décida d’accompagner le désordre d’une bataille de polochons en passant l’enregistrement de la musique à l’envers. Il avait inventé la musique “concrète” !

Pour Marcel Carné, il composa Quai des brumes, Hôtel du Nord, Drôle de drame. Pour Le jour se lève, il eut l’idée d’accompagner d’un rythme de timbales le battement du cœur de l’assassin traqué. Lorsque, pour Carnet de bal, Duvivier lui demanda « quelque chose comme la Valse triste de Sibelius », il repensa à sa valse de 14  Juillet. Au lieu des trois notes la, si, do dièse, il fit la, la dièse, si. Cela donna sa célèbre Valse grise.

Jaubert devint directeur de la musique chez Pathé-Cinéma. Mais la guerre arriva. Le capitaine Maurice Jaubert fut envoyé au front. Le 19  juin 1940, au milieu de la grande confusion qui suivit l’annonce de la capitulation du maréchal Pétain et l’appel à la résistance du général de Gaulle, il effectua une patrouille avant l’arrêt des combats, prévu à midi. Le tir d’une mitrailleuse anti-aérienne mal réglée atteignit la voiture dans laquelle il se trouvait. Il fut tué. Il avait 40  ans.

« Des jours heureux il ne reste trace / Tout est couleur de la nuit » : on chante cela dans À Paris dans chaque faubourg.

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