Covid-19 : la facture instrumentale ébranlée

Romain David 07/05/2020

La crise économique déclenchée par le coronavirus n’a pas épargné le secteur : des grandes entreprises aux petits luthiers, tous pâtissent depuis la mi-mars d’un arrêt quasi total de leur activité et restent sans certitude quant à la reprise.

La crise sanitaire déclenchée par le Covid-19 et les mesures de confinement annoncées mi-mars pour enrayer la pandémie ont imposé un lourd silence au monde du spectacle. Théâtres, salles de concert, maisons d’opéra et conservatoires ont fermé leurs portes et, par voie de conséquence, toute la chaîne des métiers qui fait vivre ces établissements se retrouve touchée. « L’ensemble de nos clients ont suspendu leur activité, que ce soient les musiciens ou les structures », alertait le 21 mars la Chambre syndicale de la facture instrumentale (CSFI), dans un communiqué en forme de cri d’alarme.

En moyenne, 1,6 million d’instruments de musique sont achetés chaque année en France, selon une étude réalisée en 2018 par le Crédoc. Deux semaines après la mise en place des mesures de confinement, 55,2 % des entreprises de facture instrumentale déclaraient n’avoir plus aucune activité. Lancée par la CSFI, cette prise de pouls à laquelle se sont pliés un peu plus de 400 professionnels révèle l’ébranlement d’un secteur d’autant plus fragile que sa dimension artisanale a favorisé la prédominance des toutes petites structures. Ainsi, 71,9 % des sondés estiment avoir subi en mars une baisse de chiffre d’affaires de 50 à 100 %.

Annulation des salons

Si les fabricants ne tombent pas sous le coup de l’arrêté de fermeture administrative des lieux recevant du public, ils subissent de plein fouet la rupture de la chaîne des ventes. « Pour un luthier, les points de vente, hormis les magasins, ce sont l’atelier et les salons. L’annulation de tous les salons est une perte sèche, explique Jacques Carbonneaux, chargé de mission auprès de la CSFI. La participation à un tel événement se prépare un ou deux ans à l’avance. L’artisan prévient sa clientèle, prend des commandes, se lance dans la fabrication des instruments qu’il va présenter. » Lui-même parrainait fin mars le Salon de la belle guitare de Mont­rouge, réunissant 100 expo­sants… et finalement annulé. « C’est l’événement de l’année. J’essaie toujours de préparer quelque chose. Quinze jours avant l’annulation, j’étais encore sur les finitions », soupire Laurent Letourneau, fabricant de guitares à Boussy-Saint-Antoine.

Impact mondial

Historiquement, la facture instrumentale française se positionne dans le haut de gamme, en particulier en ce qui concerne les bois et les cuivres, deux familles pour lesquelles le made in France rayonne à l’étranger grâce à des poids lourds comme Buffet Crampon. Si la holding ne réalise que 5 % de son chiffre d’affaires en France, face à une crise mondiale, il est difficile de se raccrocher aux ventes faites à l’étranger. « En Europe, pratiquement tous les magasins de musique sont fermés. Aux États-Unis, les fermetures s’accélèrent. Il reste quelques oasis, comme le Japon, mais l’activité est très limitée », indique ­Jérôme Perrod, le PDG du groupe. D’autant que la production fait aussi les frais des mesures sanitaires décrétées un peu partout. « Notre usine de Mantes-la-Ville ainsi que les showrooms parisiens ont fermé dès le premier jour du confinement, nos deux usines en Allemagne quelques jours plus tard, suivies par celle de flûtes dans le Massachusetts. » Buffet Crampon estime que la baisse de son chiffre d’affaires sera supérieure à 50 %.

Arrêt des commandes

Derrière la vitrine des leaders, 88 % des entreprises françaises de facture instrumentale sont des structures individuelles. Si les artisans qui avaient déjà des instruments sur le métier peuvent continuer à travailler, pour beaucoup, les commandes se sont arrêtées. « En l’absence de concerts, donc de revenus, aucun musicien n’est prêt à investir plusieurs milliers d’euros dans un instrument », relève le luthier Bruno Brette, spécialiste de la contrebasse à Aubervilliers. « Mon activité est à zéro depuis plus d’un mois », précise cet artisan, habitué à une clientèle de musiciens de jazz. Près d’un tiers des fabricants interrogés par la CSFI déclarent avoir subi une baisse de leur chiffre d’affaires dès février, imputable aux inquiétudes liées à la propagation de l’épidémie en Europe et à la suspension de certains événements musicaux.

Système D

Une minorité parvient à maintenir un semblant d’activité, surtout de l’entretien et des réparations. Mais la situation les oblige à improviser. « Le client appelle, dépose son instrument devant la boutique. Le luthier le récupère et le dés­in­fecte », décrit Jérôme Carbonneaux. « Une dame m’a appelé pour que je lui envoie une corde de mi. Je ne sais pas si elle arrivera… Un client, qui habite à proximité, m’a demandé de lui apporter un alto, avec toutes les précautions d’usage, bien sûr », rapporte Fanny Reyre-Ménard, luthière à Nantes. Bref, de quoi glaner une dizaine d’euros par-ci par-là, mais jamais plus d’une centaine par semaine. Cette artisane sauve toutefois « un quart de son chiffre d’affaires » grâce aux instruments mis en location avant le confinement. « Je ne vois pas très bien comment je pourrais me passer du musicien. J’ai besoin de discuter avec lui, de l’entendre essayer l’instrument », note Laurent Letourneau, qui préfère attendre que la crise passe.

La situation des accordeurs de piano s’avère encore plus précaire, puisqu’ils ne peuvent plus se rendre chez les clients. « À 95 %, les gens préfèrent annuler, par précaution ou parce qu’ils sont malades, rapporte Patricia qui travaille en Île-de-France. Avec la pénurie de gel hydroalcoolique et de masques, il aurait été difficile de se déplacer. » Elle n’a aucun rendez-vous programmé avant fin mai.

Des mesures immédiates de soutien

Adoptée le 23 mars, la loi d’urgence sanitaire prévoit le déploiement d’une importante batterie de mesures de soutien aux entreprises, notamment les plus fragiles. Parmi elles : le report des cotisations des indépendants, du loyer et des factures, une aide de 1 500 euros pour ceux qui ont accusé en mars et en avril une chute de plus de 50 % du chiffre d’affaires, ou la possibilité de souscrire un prêt garanti par l’État. L’objectif du gouvernement est de mettre en place un pont de liquidités qui permettra aux entreprises de traverser la tempête sans trop de casse. Lorsque l’on demande aux acteurs du secteur de noter sur une échelle de 1 à 5 (5 étant la meilleure) la pertinence des aides proposées, 81,2 % des notes sont inférieures ou égales à 3.

Certaines mesures ont dû être affinées pour prendre en compte les caractéristiques des toutes petites structures et de l’artisanat. Par exemple, le calcul initialement retenu par le gouvernement pour estimer la baisse du chiffre d’affaires pendant le confinement s’appuyait sur le chiffre réalisé un an plus tôt, à la même période. Or, un décret publié le 16 avril autorise désormais les entreprises à calculer la baisse subie par rapport au chiffre d’affaires mensuel moyen de l’année 2019. Ce changement répond à une demande de la CSFI : « Un artisan peut avoir, sur un mois donné, un chiffre faible parce qu’il n’aura que des réparations ou de l’entretien, et le mois suivant un chiffre élevé, parce qu’il aura vendu un instrument. Il aurait été plus pertinent de faire une moyenne sur l’année », pointe Jacques Carbonneaux.

Accompagner la reprise

La CSFI a également envoyée aux ministères de la Culture et de l’Économie et des Finances onze propositions destinées à soutenir la reprise d’activité au moment du déconfinement. Elle réclame ainsi l’élaboration de protocoles sanitaires, afin que les professionnels puissent travailler en toute sécurité, la réouverture des magasins de musique, sur rendez-vous, ainsi qu’un soutien direct aux achats d’instrument par une prime de 1 000 euros. Il s’agit de compenser l’effondrement attendu des ventes car, comme l’indique la CSFI, « le secteur ne retrouvera une activité normale que lorsque la vie musicale et le spectacle vivant auront repris leurs cours. »

D’ici là, tous espèrent que les dispositifs promis se mettent en branle rapidement, malgré l’afflux des demandes. « J’ai mis mon unique employée au chômage partiel. Je lui ai versé son salaire de mars. Je croise les doigts pour que l’État suive », confie Fanny Reyre-Ménard. Chez Buffet Crampon, les quelque 200 salariés qui travaillent en France sont à l’arrêt. « Nous avons constitué les dossiers pour le chômage partiel, à présent nous faisons face à l’engorgement des demandes », avoue Jérôme Perrod.

Essor des ventes en ligne

La vente en ligne permet à certains acteurs de garder la tête hors de l’eau, notamment les revendeurs. « Le magasin est fermé, mais on reçoit énormément de commandes sur notre site », confie, entre deux colis, Luc, spécialiste du piano chez Musique Shop à Strasbourg. « Les gens profitent du confinement pour se mettre à la musique », analyse-t-il. Si le bond de l’activité en ligne ne compense pas la perte provoquée par la fermeture du magasin, il devrait éviter la mise au chômage partiel des quatre salariés.

Une interrogation demeure : la crise aura-t-elle un impact sur l’approvisionnement ? « On arrive à peu près à honorer toutes les commandes, mais sans délai garanti », glisse-t-on encore chez ­Musique Shop. Le réassort du site se fait désormais au compte-gouttes en raison du ralentissement des services postaux. Les fabricants, quant à eux, restent confiants ; feuilles de métal ou planches de bois, qui doivent sécher plusieurs années, dorment déjà en réserve. Mais de nombreux accessoires importés de Chine, comme les étuis, pourraient subir des pénuries. « On va enfin savoir où tout cela est fabriqué, relève Fanny Reyre-­Ménard. Après trente-deux ans d’activité, je suis contente d’avoir accumulé plein de choses dans mes tiroirs. Je risque de faire du recyclage ! »

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