Covid-19 : le confinement des compositeurs

Thomas Vergracht 07/05/2020

“Confinés volontaires” par définition, les compositeurs vivent d’une manière bien particulière cette période si complexe pour notre société. Témoignages.

Le métier d’écrivain de musique est un cas à part. Car depuis le 19e siècle, la majorité des compositeurs ne mènent plus en parallèle de carrière d’interprète. Même si certains sont d’excellents instrumentistes, la plupart d’entre eux ont la création musicale “silencieuse”. Ce silence, et la solitude que cela induit, est d’ailleurs le socle même du travail du compositeur, et parfois sa raison profonde. « J’ai toujours recherché la solitude. Quand j’étais jeune, j’allais dans des lieux reculés, parfois en pleine nature, juste pour être seule, avec mon travail dans un coin de mon esprit », nous raconte la compositrice israélienne Chaya Czernowin.

 Pour l’Autrichienne Olga Neuwirth, la solitude du compositeur représente « un isolement forcé, et par conséquent ressenti très différemment. Je n’ai jamais été une personne qui passait beaucoup de temps en société. Mais être enfermée dans un petit village du sud de l’Autriche, où j’ai grandi, me faisait sentir un peu claustrophobe. Une atmosphère que j’ai dû quitter brutalement à 18 ans, lorsque je suis partie étudier à San Francisco. Le confinement actuel fait donc ressurgir chez moi de nombreux souvenirs, et surtout la conscience du grand privilège que j’ai eu de pouvoir voyager et réaliser ce que j’avais envie de faire. » Pour Fabien Touchard, l’isolement représente la réalité pratique, condition nécessaire à l’exercice de son art : « L’isolement, c’est réunir les bonnes conditions pour creuser un peu plus loin, aller chercher au fond de moi-même les idées qui me semblent précieuses, qui me semblent en valoir la peine. Prendre le temps de méditer une musique qu’on entrevoit d’abord, puis dont les contours se dessinent peu à peu. »

Appel à la rêverie

Un isolement volontaire souvent fait de petits détails, qui, loin de structurer le travail, sont plus qu’un cadre mental, une source d’inspiration. Pour Benoît Menut, une journée de travail ne peut se passer sans « du café, quelques petits objets, un bol tibétain, ou une tête de pharaon en cuivre. Toutefois, le seul rituel qui compte, c’est celui de l’attente et de l’envie de travailler. Satie disait dans une de ses Gnossiennes “postulez en vous-même”, j’aime cette forme d’introspection pour s’isoler du monde. » Pour Chaya Czernowin, le seul rituel est un besoin quasi physique de composer près d’une fenêtre et de pouvoir regarder au-dehors, comme un appel à la rêverie.

Une introspection nécessaire à l’imagination, mais dont la plupart des créateurs doivent s’extraire en retournant à une existence plus “terrestre”. Comme beacoup de ses confrères, Fabien ­Touchard est enseignant. Il a repris cette année les rênes de la classe de contrepoint du Conservatoire de Paris. Pour lui, l’exercice professionnel se passe au ­travers d’une webcam : « Je peux continuer de donner mes cours en utilisant divers outils comme Skype, Zoom, Teams… Pour les cours d’écriture en particulier, ce n’est pas le plus compliqué. Le partage d’écran et de documents m’est d’un grand secours ! Par ailleurs, je pense qu’être là pour les élèves est important, les cours peuvent être un vrai repère pour eux, et contribuer à les sortir de l’engourdissement du confinement. »

Les chants du confiné

Benoît Menut a trouvé une solution singulière pour lutter contre cette situation : « Dès le premier jour du confinement, j’ai été fasciné par la peur et la bêtise humaine de faire tous ces stocks de denrées alimentaires… et de papier toilette ! J’ai donc écrit une chanson sur ce thème, que j’interprète seul en m’accompagnant au piano, et que j’ai posté sur les réseaux sociaux. Puis très vite, je me suis associé à mon amie Vanessa Bertran, pour produire deux vidéos par semaine, et qui sont même devenus une série, Les Chants du confiné. Pour nous, ces chansons sont une bulle d’altérité et de légèreté dans cette solitude si pesante actuellement. » Olga ­Neuwirth, dont une création de grande ampleur pour le New York Philharmonic vient d’être annulée, nous explique ne plus composer depuis quelques semaines. « Ça n’a pas de sens pour moi, en ce moment. Mais comme j’ai étudié la peinture, je me suis remise à peindre. Cela me réconforte, et je peux voir immédiatement ce que je fais, d’autant plus que j’adore l’exploration des couleurs ! »

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