Série : ces musiciens qui ont vécu dans l’isolement

André Peyrègne 07/05/2020

#9 : Liszt se refugie dans la religion

Ce jour-là, 25 avril 1865, Franz Liszt se leva à 6 heures du matin. L’aurore éclairait Rome de ses premiers rayons. Le musicien fit ses prières, assista à la messe, lut le Traité des saints ordres. Tout n’était que silence dans le couvent des Lazaristes où il s’était retiré depuis trois jours.

L’artiste qui avait enflammé les salons parisiens et l’Europe entière avait décidé de se mettre à l’écart des futilités du monde. Il voulait suivre désormais les préceptes de pauvreté de saint François d’Assise et s’était pris d’admiration pour sa compatriote sainte Elisabeth de Hongrie, qui vivait au 13esiècle et s’était convertie à la charité, et en l’honneur de qui il venait de composer un grand oratorio, la Légende de sainte Elisabeth. Cette reine avait renoncé à porter une couronne somptueuse alors que Jésus était couronné d’épines.

 Liszt, ce matin-là, se rendit au Vatican où l’attendait Mgr von Hohenlohe, grand aumônier du pape. Longeant les couloirs qui vibraient d’un écho d’éternité, il fut conduit dans la chapelle privée de ce prélat au regard sombre, à l’impressionnante autorité.
Il s’agenouilla. Le sommet de son crâne fut partiellement rasé, formant cette tonsure qui symbolisait son renoncement à la vie antérieure. Ainsi Franz Liszt entrait-il dans les ordres mineurs – qui lui donnaient le statut de clerc, mais non de prêtre. Il pourrait désormais revêtir la soutane, qu’il portera jusqu’à la fin de sa vie.

L’abbé Liszt fut ensuite reçu par le pape Pie IX, qui l’accueillit « avec une particulière douceur ».
Il eut sa chambre au Vatican en face de celles, célèbres, appelées “chambres de Raphaël” à cause des œuvres de ce peintre qu’elles recèlent.
S’il croisait les prêtres dans les couloirs ou aux offices, Franz Liszt ne fut jamais vraiment accepté par eux. Pour ces Monsignori, il était « d’un autre monde ». Il n’arriva pas à les intéresser à une réforme de la musique religieuse. Ils estimaient que sa musique se confondait avec sa musique profane, alors que lui prétendait que la musique sacrée n’était pas une question de style mais une question d’intention.

C’est ainsi que, l’année suivante, s’étant retiré, grâce à Mgr Hohenlohe, dans une villa qui appartenait à l’Eglise, la célèbre villa d’Este, il composa ses fameux Jeux d’eau. Il ne viendrait à l’idée de personne de considérer cette œuvre ruisselante d’arpèges comme une musique religieuse. Liszt, pourtant, a écrit sur son manuscrit, cette phrase de l’Evangile de saint Jean : « Celui qui boira de cette eau ne sera jamais plus altéré, car l’eau que je lui donne ainsi sera pour lui source de vie éternelle » ! Cela étonnera tous ceux qui ne voient en cette œuvre qu’une musique descriptive, voire “touristique”.

Le 30 juillet, Liszt fut à nouveau accueilli par le pape. Puis son séjour au Vatican s’acheva.
Tout en portant la soutane, il allait en effet retrouver son public.
Il fit cela en une circonstance particulière. Le 12 août 1865, il dirigea à Budapest la création de sa Légende de sainte Elisabethà la tête de… cinq cents musiciens et choristes. Il logeait au presbytère.
Entre les répétitions, il priait, éclairé par cette « lumière intime de la conscience », dont il disait qu’ « elle est notre meilleure certitude ».

 

 

 

 

 

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