Mal-être chez les directeurs de conservatoire

Mathilde Blayo 06/05/2020
Depuis plusieurs années, un certain malaise se fait sentir chez les responsables d’établissement, alors que leurs structures sont en pleine mutation. La crise du Covid-19 ne fait qu’accentuer le désarroi de ces professionnels.
En vingt ans, le métier a largement évolué, avec une diversification des tâches dévolues au directeur et un rapport différent à la collectivité publique et aux enseignants. Les situations de détresse au travail ne sont pas rares, allant parfois jusqu’au burn-out, « épuisement psychique, émotionnel et mental résultant d’une exposition à des situations de travail émotionnellement exigeantes », selon la définition de Santé publique France. Sur 120 adhérents, le Syndicat des personnels de direction des conservatoires (Spedic) accompagne chaque année entre 5 et 10 directeurs traversant des moments difficiles. Directeurs et directrices témoignent de « fatigue accumulée, d’incompréhensions avec la hiérarchie, de solitude et de souffrances psychologiques, de menaces verbales, parfois physiques, sans soutien ou prise en compte suffisante de la part de la hiérarchie ou, plus largement, de la collectivité », nous explique-t-il. Des facteurs de stress qui peuvent être renforcés dans les moments de crise, comme la gestion du confinement. Tous les ans, ils sont plusieurs à quitter leur poste dans l’idée d’une reconversion ou de « redevenir un simple professeur ». Même si les personnes interrogées ont connu cela elles-mêmes ou connaissent des directeurs qui le vivent actuellement, il reste difficile d’obtenir des témoignages. « Une forme de honte », pour un des interviewés, mais aussi un désir de tourner la page. Aussi, les témoignages les plus personnels de l’article sont-ils anonymes.

70 à 90  heures par semaine

Les tâches incombant au directeur sont diverses. « On dirige des paquebots, raconte Robert Llorca, directeur du CRR du Grand Chalon et fondateur du Spedic. Il faut gérer un personnel nombreux, des budgets, parler pédagogie, super­vi­ser des saisons artistiques, et ce, en danse, en musique, en théâtre. Pendant le confinement, on doit aussi bien savoir répondre sur le pédagogique (quel logiciel utiliser pour les cours en ligne ?) que gérer les recrutements, les paiements, la saison culturelle. » Or il n’est pas rare que le directeur se retrouve seul pour mener cela à bien. « Nous avons souvent constaté que les équipes administratives sont sous-dimensionnées par rapport aux tâches », confirme Isabelle Fernier, secrétaire générale du Spedic. Les directeurs passent alors 70 à 90 heures par semaine sur leurs missions. Un investissement personnel qui n’est pas forcément reconnu par le salaire, avec une moyenne à 2 300 euros par mois. Pour Maxime Leschiera, président de Conservatoires de France, « ces structures manquent d’encadrements intermédiaires, surtout dans les conservatoires de taille moyenne ». Un directeur nous explique avoir conduit 92 entretiens professionnels individuels (EPA) en une année, autant que de personnes dont il a la charge directe : « Le médecin du travail que j’ai vu disait qu’émotionnellement, ce n’était pas possible d’en faire autant. »

Pivot entre collectivité et enseignants

À la charge de travail s’ajoutent les risques de conflit, alors que les conservatoires sont en pleine mutation. « Il y a vingt ans, ce métier s’exerçait dans le consensus des parties. Tout le monde avait plus ou moins la même idée de ce qu’était la mission d’un conservatoire, considère Nicolas Stroesser, directeur du CRR de Metz, mais depuis les années 2000, les conflits sont devenus plus importants. » Les dernières politiques publiques ont pu remettre en question les projets pédagogiques des établissements. La loi du 13 août 2004 précise les niveaux de responsabilité des collectivités locales : les communes ou groupements sont chargées de l’organisation et du financement de la formation artistique. « La commande politique va s’exprimer davantage et être divergente par rapport à la conception qui valait jusque-là, un peu pépère, de ce que devait être un conservatoire », déclare Nicolas Stroesser. Le directeur doit mettre en œuvre des projets politiques nouveaux pour les conservatoires, dans une situation de pivot entre la collectivité et les enseignants.

Le rapport aux enseignants

Certains directeurs se heurtent à des enseignants, toujours minoritaires, qui refusent les changements. Un directeur nous explique, par exemple, que « pour assurer la sécurité au travail, il est nécessaire de savoir qui est dans nos murs. C’est une question de responsabilité de la direction en cas d’incendie. Nous avons dû mettre en place des dispositifs de signalement de présence. Mais les professeurs se sont sentis fliqués. Certains ont les clés, font comme si les locaux étaient les leurs, alors que ceux-ci appartiennent à la collectivité. » De ce type de situation naît un ressentiment qui peut dégénérer dans un conflit ouvert avec la direction. Depuis 2015 et la baisse de dotation de l’État aux collectivités territoriales, un directeur doit élargir les champs d’action du conservatoire, tout en faisant des économies budgétaires. Des injonctions contradictoires dont il est seul comptable devant ses enseignants. « Parfois, la difficulté à accepter le cadre politique conduit les agents des conservatoires à une absence de sentiment d’appartenance à leur collectivité. Le travail de “rattachement”, de culture de la fonction publique territoriale est à installer dans ces établissements, ce qui peut impliquer un conflit de valeurs », observe le Spedic. Ce constat est partagé par un directeur qui s’est vu reprocher de trop en faire : « Ce sont des artistes enseignants qui ne se considèrent pas comme des agents publics et ne sont pas toujours investis de la notion de service public. »

Crispation sur l’EAC

Un sujet de crispation important ces dernières années concerne l’éducation artistique et culturelle (EAC). Cette demande d’ouverture des conservatoires et de réinvention des parcours d’études est vue avec appréhension par certains enseignants, minoritaires, mais qui peuvent mettre en difficulté des directeurs. « En même temps, nous devons concevoir à quel point cela peut être violent pour eux ; on modifie leur métier, ce qu’ils y projetaient, admet Nicolas Stroesser. C’est une question d’idéal, de valeur. Pourquoi réformer un système qui leur a permis de réussir ? » Le directeur du CRR de Metz pointe aussi le manque de précision et de clarté de la commande politique qui « n’établit pas dans le détail le partage exact entre l’EAC, l’initiation, la professionnalisation… Le clivage entre les partisans de l’excellence artistique et ceux de l’ouverture se retrouve dans nos établissements comme au sein du ministère de la Culture. » Mais le directeur est l’interlocuteur unique et direct des enseignants, « une charge mentale et émotionnelle très difficile à assumer », nous confie l’un d’eux.

Besoin d’une hiérarchie

Dans son rapport à la collectivité, le directeur trouve souvent du soutien, parfois des difficultés. Pendant le confinement, certaines communes ont ainsi refusé de payer des heures supplémentaires ou de maintenir les salaires de contractuels, mettant les directeurs en difficulté face à leurs équipes. « Sans parler d’obstacles, il y a en tout cas un travail de persuasion, de pédagogie à mener auprès des administrations locales et des élus, dont les commandes sont parfois naïves. Il y a un gros travail des directeurs pour interpréter la commande, la reformuler », explique Maxime Leschiera. Le Spedic liste les demandes politiques les plus problématiques pour les directeurs : « La réforme territoriale qui pose question sur les critères de classement ; la mise en place d’un projet d’établissement dans des délais souvent trop rapides, qui ne permettent pas l’appropriation par les équipes ; la pression financière sur la masse salariale et les questions sur le temps de travail des enseignants… »

Pour mener à bien ces objectifs, le directeur a besoin d’un soutien important de sa hiérarchie et des directions support de la collectivité. Mais dans certains cas, le “pivot” devient “fusible” et perd le soutien de la hiérarchie, ce qui peut le conduire vers la sortie. « Les administratifs fixent les objectifs, mais ne nous soutiennent pas toujours dans les moyens minimaux à mobiliser pour les atteindre, rapporte un directeur. Et quand la situation s’envenime trop, on devient la personne à faire sauter. »

Déficit de formation

Pour Nicolas Stroesser, les directeurs sont « perçus par leurs équipes comme les porteurs politiques de ce qui est mis en place », car il manque une parole étatique forte sur les missions d’un conservatoire, à la différence des proviseurs ou principaux de l’Éducation nationale, qui sont perçus comme appliquant des directives politiques. « Les proviseurs ont aussi une mobilité organisée, qui fait partie de leur carrière. Le pic de départ d’un établissement est à quatre, cinq ans. Cela leur permet de ne pas rester dans des situations tendues. » L’ensemble des personnes interviewées évoquent aussi un manque criant de formations. Celle diplômante et complète de l’Institut national des études territoriales à Strasbourg a fermé en 2014. Le CNSMD de Paris propose toujours un certificat d’aptitude (CA) aux fonctions de directeurs en deux ans. Mais sa dernière promotion, de onze directeurs diplômés, date de 2017. « Dans ce CA, il n’y a de toute façon pas assez de management, de gestion », note la secrétaire générale du ­Spedic. Il reste une formation qualifiante menée par l’Institut national spécialisé d’études territoriales à Nancy, mais qui ne dure que quelques semaines et s’adresse davantage à des personnes déjà en poste.

La pénurie actuelle de directeurs pourrait donc durer. Faire plus avec moins, telle est l’équation insoluble de cette profession, que la crise sanitaire du Covid-19 fragilise encore plus.

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