[Exclusif] À Tours, en pleine crise, le chef Benjamin Pionnier renouvelé à son poste

Mathilde Blayo 15/05/2020

La municipalité, avec l’accord des autres tutelles, a décidé de maintenir le directeur musical à la tête de l’Opéra, malgré le conflit qui l’oppose aux musiciens de l’orchestre.

La crise qui a court à l’Opéra de Tours pourrait bien durer. Selon nos informations, Benjamin Pionnier, directeur de l’Opéra et chef de l’Orchestre symphonique Centre-Val de Loire/Tours, dont le contrat arrive à son terme au mois d’août, devrait être reconduit dans ses fonctions malgré l’opposition d’une grande partie des musiciens de l’orchestre. Lors du conseil d’exploitation de la régie autonome, le 19 février dernier, les partenaires (Ville, Région, Etat, Département) s’étaient exprimés en faveur du maintien de Benjamin Pionnier à son poste. Décision confirmée le 12 mai, lors d’une rencontre entre les délégués de l’orchestre et le maire, Christophe Bouchet, qui nous l’a également confirmé. Une décision qui se fait au détriment de l’avis d’un grand nombre de musiciens et dans un climat de tension à l’Opéra. Le Syndicat tourangeau des artistes musiciens (STAM) prévient : « S’il est renouvelé, nous lançons des préavis de grève dès la rentrée. »

Manques de compétence

Les musiciens de l’orchestre reprochent à leur chef un manque de compétence dans sa direction. Benjamin Pionnier est arrivé à Tours fin 2015, prenant la suite de Jean-Yves Ossonce qui démissionne. Benjamin Pionner prend l’intérim de l’institution, puis de la baguette pendant un an, avant d’être nommé en 2017. « Au terme de la période d’intérim nous avions signalé au directeur des affaires culturelles que nous n’étions pas satisfaits de sa direction et ne souhaitions pas qu’il soit nommé », rapporte un musicien de l’orchestre, représentant syndical du STAM. Un autre musicien, non syndiqué, nous explique « avoir tout de suite senti que sa façon de diriger ne marchait pas avec nous. » Les musiciens interrogés reprochent au chef un manque de références musicales, d’indications artistiques.

Une médiation lancée

Un questionnaire diffusé au sein de l’orchestre en début d’année, rempli par 42 musiciens sur les 57 que compte habituellement l’orchestre, pose notamment la question : « Êtes-vous satisfait du travail artistique effectué par le directeur artistique lors des répétitions et des concerts ? ». 74% des réponses, soit 31 musiciens, indiquent n’être « pas du tout satisfait », 17% disent être « moyennement satisfait ». Les commentaires laissés indiquent, par exemple : « Aucune demande musicale. Seule la bonne volonté de chaque musicien nous permet de jouer ensemble. » Un des musiciens que nous avons contacté nous confie ses craintes de voir le niveau de l’orchestre baisser. Des désaccords artistiques que le maire de Tours, Christophe Bouchet nous explique  « entendre. C’est un milieu avec des individualités, des égos, des talents et cela arrive. Nous sommes en contact avec Benjamin Pionnier et les musiciens pour voir comment nous pouvons arranger les choses et allons proposer une médiation. »

Des doutes sur le CV

Mais le dialogue semble bien grippé entre les musiciens et leur chef, qui n’a pas communiqué avec eux depuis le début du confinement. En lien avec ces difficultés artistiques, certains musiciens ont même des doutes sur le CV de leur chef. Le STAM a mené une enquête sur le sujet, relevant dans la biographie en ligne de Benjamin Pionnier « l’accumulation d’expériences flatteuses mais imprécises » qui « reste floue et discutable ». Le syndicat évoque notamment des expériences à l’international, comme son poste d’assistant auprès de James Levine ou le Premier Prix de Direction d’orchestre reçu en Grande-Bretagne, dont il n’y aurait aucune trace. « Un chef sans diplôme mais compétent ça ne nous poserait pas de problème », assure un musicien, membre du STAM, qui nous explique que les doutes communiqués au Conseil d’exploitation n’ont pas été pris en compte : « nous avons donc rendu cela public. » Une décision que le maire condamne fermement : « Cette tactique est inadmissible. Les gens de l’orchestre ont été entendus et on ne peut en rien justifier de jeter en pâture publiquement quelqu’un. »

Baisse d’activité

Pour un des musiciens de l’orchestre, non syndiqué, « il est incompréhensible que la mairie s’obstine en le renouvelant. Le projet qu’il avait vendu à la mairie en arrivant était bon, mais il ne l’a pas mené à bien. » Les musiciens s’inquiètent en effet d’une baisse de leur activité. Sur la saison 2020-2021, plusieurs dates ont été déprogrammées, notamment la participation de l’orchestre au festival de Chambord ou son partenariat avec l’Orchestre des jeunes du centre. Le STAM estime qu’il y a eu une réduction d’activité de 12% pour les musiciens sur la saison 2018-2019 par rapport à la précédente, alors même que « le nombre de levers de rideaux du Grand Théâtre a augmenté de 21% sur ces deux saison, preuve que l’orchestre y est de moins en moins engagé. » Les musiciens de l’orchestre ne sont pas salariés permanent, mais payé au cachet. La question de l’activité des musiciens est « un sujet de discussion, pour Christophe Bouchet. Ce n’est pas à moi de m’immiscer dans ce genre de dossier mais j’entends ce qui est dit. » Le maire rappelle qu’il a fait voter « un effort de 500 000 euros sur la masse salariale.» Une hausse qui est une « régularisation » pour le STAM.

Labellisation nationale ?

Face aux craintes des musiciens d’une baisse des subventions régionales et d’une baisse d’activité voulue, la municipalité affirme que ceci n’est pas envisagé. La confiance avec la ville semble pour le moment rompue. Le musicien du STAM considère que la mairie « ment. Dans le compte-rendu du conseil d’exploitation du 29 janvier dernier, que nous nous sommes procuré par nos propres moyens alors que la mairie noue le refusait, il est fait mention d’une baisse de réduction de la Drac de 4% et l’adjointe à la culture évoque la nécessité de réduire l’activité lyrique. » L’institution a pourtant porté une demande de labellisation “Théâtre lyrique d’intérêt national”. Si côté STAM, le dialogue semble rompu avec la mairie, Christophe Bouchet assure avoir reçu des délégués de l’orchestre « soucieux de la réputation de leur orchestre et qui ont envie d’aller de l’avant. Cette situation ne se résoudra que par la discussion et l’échange. Je porte une attention supplémentaire tant dans l’écoute des musiciens et des agents qui travaillent au Grand théâtre que dans l’écoute de Benjamin Pionnier qui est dans une situation très difficile sur le plan humain. » Contacté par La Lettre du Musicien, Benjamin Pionnier n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Une chose est sûre : ce contexte ne paraît guère favorable à l’obtention d’une labellisation nationale.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous