À Taïwan, la musique victorieuse face au Covid-19

Adrien Simorre 29/05/2020

Peu touché par le coronavirus, l’archipel est l’un des premiers pays au monde à avoir repris l’activité de concerts. Pendant l’épidémie, les répétitions n’ont jamais cessé. Un symbole fort pour cette démocratie, dont la Chine conteste l’indépendance.

Dans la salle de concert du Centre national des arts de Kaohsiung, dans le sud de Taïwan, les visages des cinquante musiciens semblent impassibles derrière les masques. L’orchestre de la ville joue pourtant le deuxième mouvement de la ­Symphonie n° 5 de Beethoven. De quoi faire presque oublier la distance de sécurité d’un mètre cinquante respectée par les musiciens avec une précision millimétrique. « N’oubliez pas que les pauses entre les mouvements seront réduites samedi, puisque nous jouons sans public », rappelle le chef Yang ­Chih-chin, visage à demi-­couvert par une protection en Plexiglas.

Mais alors que les violoncelles et les contrebasses entament le troisième mouvement, le chef d’orchestre se fige. « Ça ne va pas du tout, vous n’êtes pas accordés », lance-t-il en direction des contrebassistes. Les quatre musiciens se jettent quelques regards inquiets, avant de reprendre consciencieusement. « La distance de sécurité complique le jeu, car les musiciens ont plus de mal à s’entendre, explique quelques instants plus tard Yang Chih-chin, ­indulgent. C’est un vrai défi pour tout le monde, mais je crois que c’est nécessaire. »

Absence de confinement

La scène, impensable il y a quelques mois, est devenue la norme pour les orchestres taïwanais. L’archipel, situé au large des côtes chinoises, est parvenu contre toute attente à contenir l’épidémie de Covid-19 sans confinement. La quarantaine imposée aux voyageurs en provenance de zones touchées par l’épidémie a été décisive, mais la société civile a aussi changé rapidement ses habitudes, y compris dans le milieu de la musique classique. « En 2003, Taïwan a connu l’épidémie du Sras, expose Chu Hung-Chang, directeur général de l’Orchestre philharmonique de Kaohsiung. On a su s’adapter dès le début, et les répétitions se sont tenues normalement. »

Les choses ont pourtant failli mal tourner. Fin février, un soliste invité, d’origine australienne, est pris de toux sur scène. Il avait exclu le port du masque, pourtant adopté par la majorité des musiciens. Quelques jours plus tard, à son retour en Australie, il est testé positif. L’épisode jette un froid à Taïwan, qui compte alors une cinquantaine de cas. « Nous étions paniqués, l’établissement a fermé pendant trois jours et tout a dû être désinfecté », se souvient Liu Yi-ru, directrice générale et artistique de la Salle de concert nationale, dont l’orchestre est résident. Aucune contamination n’est à déplorer, mais les grandes salles de concert choisissent dans la foulée d’annuler toutes leurs représentations. Prudent, le gouvernement a suspendu les événements réunissant plus de cent personnes en lieu clos, et limite progressivement les entrées sur son territoire.

Concerts en extérieur

La stratégie est payante : répétitions, récitals et cours de musique se poursuivent. Les orchestres proposent des concerts à effectif réduit, en extérieur, ou retransmis en direct sur les réseaux sociaux. Le 13 mai, après trente jours sans nouveau cas de contamination, le gouvernement annonce la levée progressive des restrictions imposées aux établissements recevant du public. « Les gens sont détendus et prêts à venir assister aux concerts, car ils comprennent que la situation est désormais sous contrôle », s’enthousiasme Liu Yi-ru.

Dans le parc de Da’an, au cœur de Taïpei, sur la scène d’un kiosque à musique, l’Orchestre symphonique des jeunes se produit devant un public familial nombreux, venu savourer les arrangements de musiques taïwanaises entrecoupées de quatuors de Beethoven, un syncrétisme caractéristique de la scène locale. Au même moment, la nouvelle vient de tomber : l’orchestre pourrait être le premier à se produire à effectif complet, au début du mois de juin. « J’ai hâte que les concerts reprennent, confie le trompettiste En-Shin. Jouer devant un public dans une véritable salle de concert nous manque terriblement. »

Isolement diplomatique

Les professionnels trépignent d’impatience, mais le gouvernement conditionne la reprise au respect d’un protocole strict. « Les instrumentistes à cordes doivent porter des masques, et les vents sont séparés par des plaques en acrylique », explique Lydia Kuo, directrice exécutive de l’Orchestre symphonique nationale. Côté spectateurs, la jauge sera réduite à 60 %. À l’entrée des salles, prise de température, désinfection des mains et remplissage d’un formulaire permettant de conserver trace de chaque spectateur seront exigés.
Ce retour de la vie musicale est hautement symbolique pour Taïwan. L’archipel de 23 millions d’habitants est revendiqué par Pékin depuis 1949, lorsque les nationalistes du Kuomintang s’y réfugièrent après leur déroute face à l’armée communiste de Mao. Le projet d’unification est rejeté par plus de 90 % des Taïwanais, ­selon un sondage réalisé au mois de mars. Mais la stratégie de la Chine conduit à l’isolement diplomatique de l’archipel, qui n’est reconnu officiellement que par quinze pays.

Bijou architectural

Pour la jeune démocratie taïwanaise, la culture est un outil précieux pour se distinguer face au continent et accroître son rayonnement international. Le Centre national des arts de Kaohsiung en est un exemple éloquent : bijou architectural de trois hectares, il est, depuis son ouverture en 2018, le plus grand lieu dédié au spectacle vivant au monde, pour une ville d’à peine trois millions d’habitants. Les artistes internationaux à venir sont légion, à l’image de l’organiste français Thierry Escaich, attendu en octobre prochain.
La reprise de la saison musicale donnera un nouveau coup d’accélérateur à cette visibilité. « Être parmi les seuls orchestres en mesure de jouer dans le monde, cela montre que Taïwan a très bien géré l’épidémie ; j’en suis très fier », s’exclame Yang Chih-chin. Conscients de cette chance, certains orchestres réfléchissent déjà au meilleur moyen d’atteindre une audience internationale. « Nous discutons actuellement avec YouTube pour diffuser en direct nos concerts, détaille Lydia Kuo. La musique est un langage universel qui nous permet de communiquer avec le monde entier. »

Public très jeune

Mais ce retour du public est aussi attendu avec empressement par les Taïwanais, dont beaucoup sont bercés par la musique classique dès le plus jeune âge. « Le public de la musique classique est très jeune, note Liu Yi-ru. C’est un fait unique, les artistes européens en sont souvent étonnés. » En 2005, les musiciens de l’Orchestre symphonique de Berlin sont acclamés comme des rock stars par des milliers de Taïwanais rassemblés sur le parvis de la Salle de concert nationale. « C’est tellement inhabituel pour un musicien classique », s’étonne l’un d’eux, dans le documentaire Trip to Asia consacré à la tournée asiatique de l’orchestre. La popularité de la musique classique à Taïwan trouve ses sources dans la période de domination japonaise, entre 1895 et 1945. « L’éducation fondée sur la musique occidentale a commencé à la fin du 19e siècle au Japon, qui l’a ensuite implantée à Taïwan, retrace Chien-Chang Yang, musicologue à l’université nationale de Taïwan. Les musiciens venus avec les nationalistes chinois [en 1949] – dont une partie avait été formée à la musique classique au Japon et en Europe – ont perpétué son enseignement. » Parfois délaissée par la jeune génération au profit de la pop coréenne ou du rock, la musique classique continue de rythmer le quotidien des Taïwanais. Les camions poubelles de Taïpei signalent ainsi leur arrivée au son un brin saturé de La Lettre à Élise, tandis que les portes du métro ultramoderne se referment sur le Nocturne n° 2 de Chopin.

Le piano, instrument national

La formation musicale, assurée par des écoles spécialisées et les universités sur le modèle américain, reste un passage obligé pour beaucoup de jeunes. « À Taïwan, il y a cette idée que si tu es un bon enfant, tu dois apprendre un instrument, en particulier le piano, qui est vraiment l’instrument national ! » explique la bassoniste I-Hsiu Chen. Le niveau des musiciens taïwanais, nombreux à se former aux quatre coins du globe, en sort renforcé, notamment pour les instruments à cordes frottées et le piano. « Notre orchestre ne sonne pas moins bien qu’un orchestre français », assure avec fierté le Français David Argenta, trompette solo à l’Orchestre symphonique de Kaohsiung.

Restrictions géographiques

La reprise des concerts aura d’ailleurs comme effet collatéral de valoriser les musiciens locaux, les frontières restant cadenassées jusqu’à nouvel ordre. « Les restrictions aux entrées sur le territoire ne vont pas s’arrêter du jour au lendemain, anticipe Chu Hung-Chang. Notre stratégie va consister à faire appel à des solistes locaux pendant plusieurs mois. »

De quoi donner un arrière-goût amer à la reprise. « Les très bons musiciens ne manquent pas ici, mais la musique est un langage et nous avons besoin de communiquer avec le monde, regrette Ho Kang-Kuo, directeur de l’Orchestre symphonique de Taïpei. Nous attendons avec impatience de pouvoir accueillir à nouveau les musiciens étrangers. » Réalistes, les Taïwanais devront patienter quelques mois avant de savourer pleinement leur réussite. Mais pourront au moins le faire en musique.

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