Kika Materula, hautboïste et ministre

Antoine Pecqueur 29/05/2020

Impossible d’oublier notre première rencontre avec Kika Materula, il y a trois ans, dans un centre culturel de la banlieue de Maputo, la capitale du Mozambique. Après des années de guerre civile, suivies de fortes tensions politiques, ce pays d’Afrique australe entamait sa renaissance.

La vie culturelle reprenait ses droits, comme dans cette salle de spectacle bondée où des jeunes s’initiaient à la musique classique. À la tête de ce projet d’éducation musicale nommé Xiquitsi, Kika, une hautboïste d’une trentaine d’années.
Ce souvenir nous revient immédiatement lorsque nous apprenons, en janvier dernier, sa nomination comme ministre de la Culture. 

Une jeune femme, interprète de musique classique, qui prend de telles fonctions politiques dans le pays lusophone le plus peuplé d’Afrique : un vrai symbole. « Je viens d’une famille très simple ; à l’âge de 7  ans, ma mère m’a inscrite à l’école de musique de Maputo. Non par amour de la musique, mais parce qu’il fallait m’occuper : mon père travaillait en Afrique du Sud et ma mère était occupée toute la journée », nous raconte Kika, jointe par WhatsApp. 
En 1994, elle est sélectionnée pour aller étudier à l’école de musique d’Evora au Portugal, ancienne puissance coloniale du Mozambique. « J’avais 13 ans, je prenais l’avion pour la première fois, je découvrais l’Europe. C’était un choc. »

Au Portugal, Kika apprend le hautbois auprès du soliste de l’orchestre Gulbenkian de Lisbonne. « Même si je n’ai pas choisi cet instrument, mon rapport au hautbois a tout de suite été naturel. Par contre, c’était très difficile de passer autant de temps loin de mes parents. Le plus dur, c’était Noël, que j’avais l’habitude de passer à la plage avec toute la famille. Là, au Portugal, il faisait froid et j’étais seule. »

Après ses six années à Evora, Kika poursuit sa formation encore plus au nord, à Malmö, en Suède. Elle reviendra au Portugal en 2009, comme deuxième hautbois à l’Orchestre symphonique de Porto. Mais entre-temps, une expérience l’aura marquée à jamais : « Je suis allé au Brésil participer à Neojiba, un projet social qui m’a passionnée. J’en ai profité pour aller au Venezuela voir le Sistema et rencontrer son fondateur, Jose Antonio Abreu. »

Lorsque, en 2012, un festival du Mozambique lui propose de participer à un concert, sa réponse est simple : « Cela ne sert à rien que je vienne juste pour une date. Il faut faire un projet à long terme, penser au futur. » C’est ainsi que naît, un an plus tard, Xiquitsi, financé entièrement sur fonds privés : chaque année, près de 200 jeunes Mozambicains apprennent la musique classique.

C’est la réussite de cette aventure qui va conduire le président Filipe Nyusi à lui proposer le ministère de la Culture. « Ce fut une surprise. Mais j’ai immédiatement accepté, car depuis le traité de paix de 2019, nous sommes dans une période favorable. » Son portefeuille couvre la culture et le tourisme : « Les touristes ne viennent pas que pour nos plages, mais aussi pour notre patrimoine, nos arts. » Vincent Frontczyk, le directeur du centre culturel franco-mozambicain, est enthousiaste : « Kika vient du terrain, elle a conscience des défis structurels du ministère de la Culture, qui a longtemps été attentiste. Il faut développer les droits d’auteur, augmenter les moyens publics. »

Mais comment peut-elle concilier vie politique et musicale ? « Lorsque le président m’a nommée, il m’a incitée à continuer ma vie musicale. J’étais ravie, car je n’arrêterai jamais de jouer. Même si ce n’est pas facile de passer de l’un à l’autre, je crois que la musique est profondément politique. Elle peut changer le monde ! ».

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous