L’enfance d’Orphée

Dorian Astor 29/05/2020

J’ai eu la chance d’être le témoin de la renaissance d’une centaine d’enfants. On sait qu’un initié traverse une mort symbolique pour renaître à un nouveau regard, illuminé, sur l’existence.

C’est finalement ce qui s’est passé lorsque plusieurs classes de primaire se sont vu confier la mission de créer un opéra sur le thème d’Orphée1. Issus de milieux souvent modestes, parfois difficiles, absolument ignorants de toute pratique artistique, ces enfants ont été initiés, une année durant, à chanter en soliste ou en chœur, à jouer la comédie, à suivre les gestes d’un chef d’orchestre, à répondre aux exigences d’adultes rompus à la sévère discipline des métiers de la scène. Surtout, ils ont été initiés au mythe d’Orphée, à travers une histoire qui mettait l’accent sur le pouvoir conjoint de la musique et de l’amour, capables de vaincre les enfers, d’attendrir les pierres, les animaux et les dieux. 

De cette histoire mythique, ils étaient les dépositaires, et ils l’étaient très concrètement, car la musique qu’ils interprétaient était tout à fait réelle et devait exercer le très réel effet de sa beauté sur les partenaires de scène comme sur les spectateurs. Ces enfants sentirent assez vite la puissance d’une émotion musicale ; mais peu à peu, c’est leur propre puissance expressive, révélée par la musique, qu’ils découvrirent. Car ils étaient à la fois le médium et la source des sons, à la fois passivement traversés et activement créateurs. La magie opérait non seulement sur leurs témoins, mais aussi sur eux-mêmes, métamorphosant sensiblement leur posture, leur voix, leur regard. Ces tout jeunes garçons qui eurent, au début, tant de mal à prendre la main des petites filles en leur chantant l’amour, leur offrirent progressivement des sourires d’une infinie tendresse, généreux et purs, et en reçurent en retour. Plus ils se chargeaient de cette émotion qu’ils apprenaient à rendre, plus ils devenaient sérieux, talentueux – et tendres.

À l’issue de la première, plusieurs enfants pleuraient à chaudes larmes dans le foyer du théâtre, où les attendaient pourtant sodas et bonbons, mais aussi toute l’admiration de leurs proches. Je pensais qu’ils étaient tristes de dire au revoir à leurs camarades, ou d’avoir raté telle ou telle entrée sur scène. Je me trompais lourdement. Lorsque je leur demandai ce qui n’allait pas, chacun me fit la même réponse, entre deux sanglots : « C’est rien, c’est l’émotion. » Je ne me suis pas encore remis de la tendresse de cette réponse. Certains de ces enfants étaient arrivés méfiants, provocateurs ou au contraire excessivement timides, mal dans leur corps, angoissés par la différence sexuelle et l’exposition corporelle. Ils repartaient confiants et doux, ouverts à la puissance d’exprimer des sentiments aux yeux du monde, et d’être traversés par ces yeux et ces sentiments. J’ai su par leurs enseignants, des mois plus tard, que rien n’était comme avant. J’ai su que rien ne serait jamais plus comme avant.

De l’enfance je n’exalte aucun idéal. L’enfance n’en est pas un. Les enfants sont empêchés par l’inaccomplissement de leurs puissances, meurtris par le principe de réalité, accablés de tout le poids de l’hétéronomie. D’où, souvent, leur maladresse, leur impatience, leur raideur, parfois leur agressivité ou leur révolte. Au monde qui les entoure, ils opposent l’inertie de la pierre, la violence des animaux, l’insolence des dieux. Ils ont à traverser l’enfer, symboliquement et parfois, hélas, très concrètement. J’ai vu opérer sur eux – et par eux – le charme de la musique, l’inextricable combinaison de percepts et d’affects qui ensemble forment le mystère de l’expression ; j’ai vu ce mélange de réceptivité et d’activité, de fragile surexposition et de puissant désir de conquête qui caractérise l’expérience musicale. J’ai vu ces enfants naître une seconde fois, le regard illuminé, prêts à affronter l’accomplissement, le réel, l’autonomie. Je prends le risque du sentimentalisme et de la divagation mystique : car, si nous autres, adultes, liés d’une manière ou d’une autre, par goût ou par métier, à la musique, nous ne trouvons pas cette réceptivité à la métamorphose et cette capacité de renaître, alors nous ne remonterons pas des enfers.

 

1 Orphée, opéra par et pour les enfants, de Jean-François Verdier, sur un livret de Dorian Astor (Billaudot), créé en juin 2019 au théâtre du Capitole.

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