Comment les orchestres s’adaptent au Covid-19

Mathilde Blayo 29/05/2020

Alors que les incertitudes sont encore fortes, les grandes formations françaises recherchent des solutions pour la saison prochaine : jauge réduite, formats de concert plus courts, offre numérique…

« Nous n’avons aucune certitude sur la rentrée et essayons simplement d’imaginer tous les scénarios possibles. Le seul qui ne soit pas envisageable serait que la saison prochaine se déroule telle que programmée pour le moment. » Le directeur général de la Philharmonie de Paris, Laurent Bayle, résume bien l’état d’esprit qui prévaut dans tous les orchestres, où les maîtres mots sont incertitude et adaptabilité. La rentrée de septembre et la saison 2020-2021 sont revues au prisme des contraintes sanitaires et économiques qu’impose la crise du Covid-19.

Recommencer à jouer ensemble

Première étape si l’on veut se produire en septembre : permettre aux musiciens de se retrouver pour répéter. La totalité des orchestres contactés espèrent que cela sera possible en juin. « La seule norme à respecter, pour le moment, ce sont les gestes barrières, rappelle Olivier Lombardie, administrateur général de l’Orchestre national de Bordeaux (ONB). Nous allons pouvoir reprendre les répétitions en petit format et même accueillir de petits groupes d’élèves. » De même, à Lille et à Rennes, des concerts en formation réduite pourraient avoir lieu dans les parcs, écoles et sites emblématiques. À Lyon, Aline Sam-Giao, directrice de l’Auditorium-­Orchestre national, souhaite que le travail « puisse reprendre la deuxième semaine de juin. »

L’impact d’une jauge réduite

Tous ambitionnent de lancer la saison 2020-2021 à la date initialement prévue. Une des questions centrales pour élaborer la nouvelle saison concerne la jauge de public qui sera autorisée : « Le problème n’est pas tant la reprise des activités que le nombre de spectateurs qu’on pourra accueillir, explique Thierry d’Argoubet, délégué général de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse. Si l’on se tient aux recommandations du rapport ­Bricaire [commandé par Audiens, NDLR], dans notre salle de 2 150 places, on ne pourrait accueillir que 640 spectateurs. » De cette décision, qui comporte des risques économiques, dépendra la programmation. La billetterie a une part importante dans les ressources de certains. À la Philharmonie de Paris, Laurent Bayle se méfie des discours volon­taristes : « J’entends “Il faut reprendre à tout prix”. Mais si je n’ai que 20 % de la recette escomptée pour un concert, comment fait-on ? On revoit les cachets à la baisse ? Il faut qu’on adapte notre programmation au nombre de spectateurs qui pourront acheter leur billet pour que, en arrivant en 2021, le déficit soit ­contrôlé. » La situation à la Philharmonie, dont 50 % des ressources viennent de subventions, n’est pas la même que pour d’autres institutions, comme l’ONB financé à 80 % par l’argent public.

Plusieurs concerts par jour

Pour autant, la question préoccupe aussi les orchestres subventionnés, qui cherchent comment rentabiliser le travail des artistes. « Si l’on ne peut remplir notre salle qu’au quart, on fera des concerts plus courts avec plusieurs séances par jour », explique François Bou, directeur général de l’Orchestre national de Lille. L’Orchestre symphonique de Bretagne (OSB), s’il veut rejouer dans le théâtre à l’italienne de l’Opéra de Rennes, ne pourra accueillir que 200 personnes à chaque représentation, contre 600 en temps normal. Pour Aline Sam-Giao, la question économique d’une réouverture avec une salle remplie au tiers est réelle, « mais il est de notre mission de service public d’être présents en septembre, de trouver des solutions », affirme-t-elle.

Privilégier les petits formats

Pour répondre aux problèmes économiques, mais aussi aux règles sanitaires qui rendent pour le moment impossibles les concerts d’orchestre symphonique au complet, les directeurs revoient la saison en privilégiant les petites formes. Marc Feldman, administrateur général de l’OSB, modifie la saison jusqu’au mois de janvier : « Pour une fois, la petite taille de l’orchestre permanent (42 musiciens) va nous servir. On imagine toutes sortes de concerts dans cet effectif ou plus petit, avec un roulement des musiciens. »
L’OSB a la particularité de rayonner dans toute la Bretagne. « On va demander beaucoup de souplesse à nos musiciens et sortir des tiroirs de petites pièces pour s’adapter à tous les lieux où nous irons », déclare l’administrateur. « Nos recettes seront largement réduites, alors nous allons diminuer les charges en privilégiant nos musiciens permanents avec du répertoire du domaine public », explique François Bou, à Lille. À Lyon, Aline Sam-Giao regarde, concert par concert, si les risques économiques sont soutenables ou non.

Les artistes internationaux

Tous élaborent des plans A, B, C. « On fait des listes et on les défait », rapporte Laurent Bayle, évoquant le problème des artistes étrangers invités sur la saison prochaine. Le London Symphony Orchestra, qui devait se produire à la Philharmonie en septembre dans l’opéra Wozzeck de Berg, avec des chanteurs lyriques, a proposé de jouer une œuvre plus simple de Bartok. « Mais les restrictions sanitaires permettront-elles aux musiciens de venir ? » s’interroge Laurent Bayle. La Philharmonie est particulièrement touchée par la question de la mobilité des artistes, sa programmation reposant majoritairement sur des artistes et formations étrangers. Par contre, en Bretagne, « tous les artistes étrangers prévus pour cette saison ont été reportés en 2021-2022 », indique Marc Feldman, qui espère aussi retrouver à temps son chef gallois, Grant Llewellyn. À Lille comme à Lyon, la décision n’a pas encore été prise.

« Un modèle plus écologique »

Dans cette programmation bouleversée, les forces permanentes sont une richesse indéniable. « C’est une chance énorme d’avoir un orchestre, un chœur, un ballet permanent, affirme Olivier Lombardie à Bordeaux. Ce modèle protège nos artistes. C’est aussi un modèle plus écologique, viable. Je pense que la permanence artistique sera un vrai sujet à la sortie de la crise. » Ces artistes salariés peuvent en effet jouer sans impliquer de coûts supplémentaires. Une situation qui amène François Bou à relativiser l’impact de la crise sur l’Orchestre national de Lille : « D’autres sont dans une grande fragilité. Le monde de l’intermittence est touché de plein fouet par la crise. »

Chanteurs et instruments à vent

Reste que toutes les formations sont confrontées à la question du retour sur scène des instrumentistes à vent et des chanteurs, supposés être davantage vecteurs du virus par l’émission de gouttelettes. Des équipes scientifiques, notamment allemandes, travaillent à établir le risque réel de contagion. Selon les travaux menés, les risques ne seraient pas si importants, avec des niveaux différents selon les instruments : avec ou sans pavillon, projection de la voix… Dans l’attente de directives claires, les orchestres font preuve d’inventivité : « Des charlottes sur les pavillons, des parois transparentes poreuses au son, une disposition différente des musiciens… », explique Aline Sam-Giao à Lyon. La directrice de l’orchestre est aussi vice-présidente du syndicat Les Forces musicales, qui travaille avec des médecins, facteurs d’instruments et musiciens pour trouver des solutions viables. Pour l’heure, personne ne peut assurer aux chanteurs et aux instrumentistes à vent une reprise immédiate.

Aménagement des salles

Les salles de concert doivent aussi repenser leur aménagement et l’accueil du public. Les rapports parus au mois de mai conseillaient une ventilation efficace. « Mais cela représente un investissement énorme pour l’auditorium, ce n’est pas possible », rapporte Aline Sam-Giao. La Philharmonie a fait appel à une société pour « vérifier que le traitement de l’air dans la salle ne va pas accélérer une possible transmission », explique Laurent Bayle. Par ailleurs, les lieux de représentation se prêtent plus ou moins bien à une circulation du public respectueuse de la distanciation physique. Si, à Bordeaux, l’entrée de l’auditorium est assez étroite, au Grand Théâtre, les multiples entrées et le vaste hall sont plus favorables. « Il faudra donner confiance au public pour qu’il revienne dans les salles, considère Olivier Lombardie. Il faudra aussi que les artistes se sentent en sécurité pour tra­vailler, sans dispositifs sanitaires trop lourds. »

Développer l’offre numérique

Face aux difficultés à jouer dans les salles habituelles, les orchestres envisagent de se produire davantage hors les murs. Dans les écoles, les espaces culturels ou en plein air, ces idées « donnent aux orchestres l’occasion de se réinventer », estime François Bou. Certains pourraient aussi développer leur offre numérique. Marc Feldman travaille avec des chaînes locales sur la possibilité de faire des captations des concerts de l’OSB, afin d’en augmenter l’audience si les jauges sont réduites. Une solution qu’exclue la Philharmonie. « Il n’y a pas de modèle économique derrière ces captations audiovisuelles et numériques, observe Laurent Bayle. Cela aggraverait la situation, ce ne peut pas être une réponse à la crise. »

« Charge mentale importante »

Ces nombreuses questions sur les annulations, la programmation, l’aménagement des espaces sont portées par des équipes largement mobilisées et pour lesquelles « la charge mentale est importante », rapporte François Bou. À Lyon, Aline Sam-Giao évoque la nécessité d’arrêter une date limite à partir de laquelle la saison prochaine ne changera plus qu’à la marge : « Je pense que fin juillet nous aurons établi notre saison définitive, à partir des conditions sanitaires du moment. Même si l’univers est incertain, il est important de planifier, de fixer un cap. L’adaptabilité constante est épuisante. Ce n’est pas soutenable psychologiquement et physiologiquement. » La billetterie pour la prochaine saison lyonnaise pourrait être ouverte dès la fin juin. Olivier Lombardie donne la même échéance pour bloquer la programmation de l’ONB, mais la saison ne pourrait être annoncée qu’en septembre. À Lille, on prévoit même d’annoncer la saison 2020-2021 par trimestre, dans le souci, douloureux, de rester adaptable face à l’incertitude..

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