L’opéra participatif, nouvelle tendance pédagogique

Dominique Boutel 29/05/2020

De plus en plus de théâtres lyriques proposent des versions raccourcies des opéras dans le but de séduire le jeune public, qui est invité à participer en chantant des airs. Un esprit collectif jubilatoire !

En ce matin de janvier, le vénérable théâtre des Champs-Élysées (TCE) bruisse de bavardages joyeux et pour le moins inhabituels : 1 200 enfants, venus des écoles élémentaires de Paris, attendent avec l’énergie qu’on leur connaît que débute l’opéra Les Petites Noces, créé à l’Opéra de Rouen quelques jours plus tôt. Il s’agit d’une version écourtée des Noces de Figaro de Mozart, proposée aux écoles comme “opéra participatif jeune public”. Après Carmen et Le Barbier de Séville, l’Opéra de Rouen et le TCE poursuivent leur cycle d’opéras conçus pour offrir un nouveau rapport au répertoire : chantées en français, raccourcies, ancrées à la fois dans le passé et le présent, les œuvres sont défendues par une jeune troupe de chanteurs et par l’Orchestre des jeunes d’Île-de-France. Résultat : des milliers d’enfants plébiscitent chaque année une forme que l’on pourrait croire surannée.

Origines anglaises

Ce concept nous vient d’Angleterre. C’est en effet en 1949 qu’est créé, au Festival d’Aldeburgh, fondé par Benjamin Britten, Let’s Make an Opera, une révolution sur le plan pédagogique. Signée du compositeur pour la musique et d’Eric Crozier pour le livret, cette œuvre met en scène des enfants qui montent un opéra, Le Petit Ramoneur. Parmi les nombreux airs, quatre sont destinés au public. Ils sont simples, faciles à retenir, poétiques, sans céder à la facilité. La démarche de Britten innove à plusieurs titres : elle dévoile sur scène les coulisses de l’œuvre, mêle professionnels et amateurs, parents et enfants, et surtout fait entrer le public dans l’interprétation du spectacle.

Essor européen

Depuis 1996, les maisons d’opéra européennes ont réfléchi à d’autres formes, d’autres approches permettant l’ouverture de leurs portes à un public plus large. ­Reseo, le réseau européen pour l’éducation artistique et l’apprentissage créatif au sein de l’opéra, la musique et la danse, réunit tous les ans les responsables des départements éducatifs des Opéras en Europe, et même au-­delà, en prenant appui sur les expériences originales menées dans les différents pays, Scandinavie et Royaume-Uni en tête. Cette réflexion a fini par faire bouger les frontières, et de nombreux acteurs – ensembles et lieux d’accueil – se sont ­penchés sur la question, portés également par l’enthousiasme de jeunes interprètes sensibilisés au cours de leurs études à la médiation culturelle.

Quel public ?

Depuis dix ans, l’Opéra de Rouen mène la danse dans le domaine de l’opéra participatif et entraîne dans des coproductions d’autres maisons comme le TCE ou celles d’Avignon et de Toulon. Le public visé est tout autant celui des établissements scolaires que les familles. La préparation est primordiale et un grand soin est apporté à la matière envoyée bien en amont à chaque professeur participant avec sa classe. Un CD d’apprentissage, qui explique le livret et donne les exemples vocaux, complète deux dossiers très documentés destinés aux élèves et aux enseignants. En ce qui concerne le public familial, des ateliers de préparation sont proposés au théâtre avec des chefs de chant professionnels.

Un pari de taille

Le résultat, au TCE, est bluffant. Pourtant, le pari était de taille : l’histoire des Noces de Figaro se déroule au 18e siècle et met en scène un carré amoureux, qui décortique toute la gamme des sentiments que peut créer une telle situation. Passé l’excitation suscitée par la découverte de la salle de spectacle et la joie de cette sortie, le public scolaire a fait preuve d’une grande attention dès le lever de rideau. Malgré la complexité du livret, les personnages et leurs intrigues n’avaient pas de secret pour eux et, malgré la difficulté des textes – chantés en français –, ils suivaient avec intérêt les péripéties et participaient avec une ardeur et une justesse impressionnantes. La mise en scène inventive et joyeuse de Gilles Rico y est pour beaucoup : le jeune public rit, commente et, lorsque s’allume la salle et que le chef d’orchestre se tourne vers lui, il entonne avec ardeur ces airs mozartiens.
Au total, plus de 10 000 enfants de la région rouennaise et autant en région parisienne ont découvert, cette année encore, l’opéra et franchi les portes d’un théâtre lyrique. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’opéra intéresse les plus jeunes, abordant des questions qui les touchent et mettant en scène des récits qui les font grandir. Car l’enfant aspire à entrer dans le monde adulte, dont il pressent les réflexions. De plus, en contribuant à la réussite du spectacle, il devient un spectateur actif.

Créer l’œuvre collectivement

Mais il y a d’autres façons de concevoir l’opéra participatif, en particulier celle qui implique la création par le public de l’œuvre qui lui est destinée. Les exemples sont de plus en plus nombreux, et prennent des formes variées. L’ensemble vocal Aedes, que dirige Mathieu Romano, travaille dans une école de la périphérie de Compiègne avec le compositeur Vincent Bouchot. Il propose aux enfants de prendre part à la création d’un opéra librement inspiré de L’Île des lents et l’Île des vifs de Jean ­Tardieu. Si leur participation à la conception du projet est légère, ils sont très impliqués dans la partie scénographique et chorégraphique ; toutes les semaines ils sont immergés dans un travail choral et vivent de l’intérieur une expérience opératique.

Construire la trame narrative

Dans un esprit approchant, ­Michaël Dian, directeur de l’espace culturel de Chaillol (Hautes-Alpes), estime que la notion de participation doit s’élargir, pour intégrer, sous des formes diverses, les forces vives d’une région. Son festival programmera en 2021 un ­miniopéra pour enfants de Benoît ­Menut sur un livret de Laurine Roux. La participation des adolescents et des amateurs au processus de création est, à ses yeux, la ­meilleure­ façon pour eux de s’approprier la culture, en écoutant, en comprenant et en réinventant le territoire dans lequel ils vivent. Laurine Roux animera, en effet, avec des collégiens du département, des ateliers d’écriture au cours desquels elle recueillera la matière première qui servira à construire la trame narrative de l’opéra.
C’est dans ces croisements autour d’une œuvre, qu’elle fasse partie du patrimoine ou qu’elle soit inventée, entre le monde des amateurs et le monde professionnel, que la notion de participation peut prendre tout son sens. Associé à la création ou à l’interprétation, le public peut ainsi franchir la frontière et faire sienne cette culture souvent éloignée de lui par le temps ou la complexité, et qui pourtant lui est destinée. L’opéra participatif, quelle que soit sa forme, renouvelle le rapport du public au spectacle vivant et prouve, s’il le faut, que l’art total qu’est l’opéra peut encore parler à tout le monde.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous