À quel âge commencer un instrument ?

Mathilde Blayo 29/05/2020

C’est une question cruciale. L’apprentissage de la musique peut se révéler source de joie comme de tensions pour l’enfant. La formation est un enjeu pédagogique et psychologique. Entretien croisé avec Yvonne François Marie-Sainte et Philippe Bouteloup.

Yvonne François Marie-Sainte est psychologue clinicienne, spécialiste de l’accompagnement des musiciens. Directeur de l’association Musique et Santé, Philippe Bouteloup enseigne au Conservatoire de Paris et est l’auteur du livre Des musiciens et des bébés (éd. Érès). Ils nous livrent leur analyse du rapport entre l’enfant et l’instrument, et les enjeux de sa pratique.

Que pensez-vous de l’apprentissage d’un instrument dès la petite enfance ?

Yvonne François Marie-Sainte La petite enfance correspond à peu près à la période de la maternelle. Le centre d’intérêt le plus important de l’enfant, c’est le jeu, qui est pour lui une expérience sérieuse. Ces activités ludiques laissent des traces qui vont faire partie de la racine de la création artistique.

D’une façon générale, plus tôt on commence l’exploration de la musique, mieux c’est, car l’enfant aura un temps confortable pour se découvrir une vocation et éviter d’éventuels regrets. Il peut aussi prendre le temps de chercher l’instrument qui lui convient. La plasticité du fonctionnement psychique, de la réalité affective du petit enfant, rend cette période propice à l’initiation et à l’apprentissage de la musique.
Mais il y a aussi des risques qui viennent de l’environnement affectif et éducatif. Le jeune enfant est très dépendant de son entourage, car il a un besoin d’identification. Le risque majeur, c’est l’emprise initiale des adultes, habités par des désirs de transmission. Par leurs choix éducatifs, ils véhiculent des idéaux de beauté, de vérité, que l’enfant intériorise, ce qui est naturel. Cependant, il faut permettre à l’enfant de se dégager de cette emprise pour qu’il puisse exprimer ses propres désirs. Sinon, il peut en découler une perte de repère, de sens, de plaisir. Autre risque : que l’enfant se réfugie dans une bulle, enfermé dans une psychologie de la performance. Elle est nécessaire à l’apprentissage de la musique et procure en même temps des bénéfices. Mais cela peut s’avérer problématique. Je reçois des enfants qui sont doués et autour desquels il y a un emballement dont ni l’enfant ni l’entourage ne se rendent compte, avec notamment une densité de répertoire à assimiler, beaucoup de représentations scéniques, qui vont entraîner un bouleversement du développement psychoaffectif. L’enfant va évoluer dans le sens d’une hypermaturité et d’une hyperactivité pouvant l’entraîner vers une conduite “autoroutière”. Il ne prendra plus le temps de jouer, de rêver, de penser.

Philippe Bouteloup La question qu’il faut se poser est : qu’est-ce  que la musique, l’apprentissage de la musique ? On nous vend les bénéfices d’une pratique musicale sur la motricité, le langage, la mémoire. Le risque, c’est de vouloir que l’enfant fasse de la musique pour cela, en oubliant le sens de la musique. La notion d’apprentissage attire les parents, car dans un monde de compétition, on veut que son enfant commence tôt. Alors même qu’il découvre le monde, il est lancé dans une course à l’apprentissage. Lang Lang, qui a commencé le piano à 2 ans, confie lui-même qu’il n’a pas eu d’enfance. Avec cette notion d’apprentissage, qui implique des règles, on oublie que la musique, ce sont d’abord des sensations. Le pédagogue Edgar Willems parle de « l’éveil musical » de l’enfant, qui commence avant sa naissance, par le chant de la mère. Le langage adressé au bébé a aussi une dimension musicale. La première rencontre avec la musique passe par la vibration, l’interaction et le plaisir. Apprendre la musique, c’est d’abord la découvrir de façon ­pluri­sensorielle, jouer avec les sons, les matières. Il faut éviter d’être tout de suite dans le résultat quantifiable et privilégier une approche par le jeu libre avec l’instrument. Si l’on impose immédiatement une contrainte, on oublie les stades de développement de l’enfant. On le fait entrer directement dans des ­apprentissages où il doit apprendre des codes, alors qu’il en est encore à un stade de découverte sensorielle, ludique, et que les règles n’ont pas de sens pour lui.

Y a-t-il un âge où l’apprentissage d’un instrument devient tardif ?

YFMS « J’aurais dû commencer la musique plus tôt » est un classique que j’entends dans mon cabinet. Il y a pourtant des avantages à un apprentissage tardif. Le préadolescent (CM2 et début du collège) choisit tout seul son instrument, qui est tout de suite vu dans sa réalité opératoire et pas comme un jouet. Il transforme les activités ludiques de son enfance en rêveries : des scénarios imaginaires de désirs secrets. Ces rêveries sont un matériau extraordinaire et précieux pour l’activité artistique. Un préadolescent ou un adolescent qui commence la pratique instrumentale sera nourri de ces rêveries, avec une sensibilité riche.
Il y a aussi, évidemment, des inconvénients à un apprentissage tardif, à commencer par une aisance corporelle moindre que chez les petits. L’ adolescence est aussi une période où les enfants sont dans une zone d’intenses conflits, internes ou relationnels. La personnalité cherche à s’affirmer dans le rapport au travail, aux parents, au professeur de musique. C’est aussi à ce moment que l’on constate l’apparition névralgique du trac. Mais tout cela dépend des enfants. Un préadolescent ou adolescent qui se découvre une vocation accusera peut-être un retard face à de jeunes prodiges, mais il est possible que son langage artistique soit plus mature.

PB Il n’y a pas d’âge. La plasticité du cerveau est extraordinaire. La question reste : pourquoi veut-on faire de la musique ? Pour être un amateur, au sens noble du terme, ou pour devenir professionnel ? Évidemment, plus on commence tôt, plus on se laisse le choix. Mais la musique peut venir tard chez les préadolescents et adolescents. Elle devient un signe de reconnaissance, un outil pour se démarquer, pour exister. Intervient alors la question du répertoire, du style musical, qui accompagne l’apprentissage d’un instrument, mais ces barrières commencent à tomber. On peut devenir un bon musicien en commençant à 17 ans. Le niveau technique sera peut-être plus faible, mais la notion de passion, qui intervient à ces âges, fait qu’on développe des capacités incroyables et on voit bien aujourd’hui, dans les neurosciences, que la plasticité du cerveau est toujours là, même chez des personnes âgées. Ce qui reste essentiel, c’est d’avoir eu à un moment l’expérience sensorielle et émotionnelle de la musique. Le philosophe Michel Serres le dit bien : il n’y a rien dans l’intellect qui n’ait d’abord été dans les sens.

À quel âge jugez-vous possible et bénéfique l’apprentissage d’un instrument ?

YFMS Si l’on recherche le moment adéquat, peut-être faut-il en visager celui où l’enfant peut interroger le sens de son engagement : je fais de la musique, pour qui, pour quoi ? Ces questions n’arrivent jamais telles quelles à l’enfant. Son comportement, ses actes, les traduisent et cherchent des réponses. L’adulte a accès à cela et il importe d’en parler avec lui. Les moments difficiles vécus autour de la pratique, les échecs aux examens, les conflits avec les parents ou les professeurs, sont des occasions d’échange et d’élaboration d’une réponse à ces questionnements. D’autant que la spécificité de l’apprentissage musical touche à des domaines intimes et sensibles. Il me semble que le moment adéquat, c’est quand l’enfant peut accepter ce qui est bon pour lui ou refuser ce qui ne l’est pas ; et nous, adultes, devons l’aider à définir cela.

PB  Dans les conservatoires, la pratique du solfège commence entre 5 et 7 ans, ce qui correspond à l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. C’est aussi à ces âges que l’on a des jeux avec des règles, plus sophistiqués. Mais, là aussi, l’envie de faire de la musique vient souvent d’abord des parents, ce qui n’est pas gênant. Cependant, l’enfant doit trouver une personne, ça peut être le professeur, qui lui donne envie, à lui, de faire de la musique. Il faut lui donner la possibilité de choisir, dans un équilibre assez complexe à trouver. On voit bien, dans les conservatoires, que les classes se vident à partir de 13-14 ans, quand les enfants peuvent dire non et décident d’arrêter la musique. La question, ici, c’est de trouver la personne qui transmettra des notions techniques sans que cela soit rébarbatif pour l’enfant, quelqu’un qui ait une approche respectant le lien avec le jeu, avec l’apprentissage de codes. Je crois beaucoup à la rencontre avec un instrument, qui peut avoir lieu pendant l’éveil musical. On ne sait pas pourquoi l’enfant, avec son imaginaire, ses projections, va être attiré par tel ou tel instrument. La pratique collective est aussi importante à cet âge-là, car la musique a une dimension sociale primordiale. Ces âges sont ceux de l’école, de la socialisation, et la pratique collective s’avère être un moteur essentiel..

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous