« Apprendre la musique malgré soi »

Sarah Goldfarb est une figure incontournable de la médiation musicale. Elle a formé un grand nombre d’étudiants et de musiciens dans sa classe de didactique et de créativité, au Conservatoire de Bruxelles ainsi qu’avec l’association Remua. Elle se lance maintenant dans une application pédagogique en ligne. Rencontre avec une militante belge de la transmission.

Qui n’a pas suivi sa formation “Animer un atelier de médiation culturelle pour le jeune public avant le concert” ne peut s’imaginer avec quel enthousiasme on quitte la salle, pressé de mettre en pratique les principes et outils expérimentés. “Musique karaté”, “rap des prénoms”, “partition graphique”, improvisation collective sur des séquences tirées de telle symphonie de Beethoven, tel opéra de Haendel : autant de jeux destinés à permettre à une classe ou à des familles de s’approprier les œuvres qu’elles entendront en concert. 

Depuis la création, il y a dix ans, du Réseau de musiciens intervenant en atelier (Remua), Sarah Goldfarb forme étudiants et musiciens à mener des projets, en s’associant à des structures existantes (Jeunesse musicales, Orchestre philharmonique royal de Liège, Brussels Philharmonic, Flagey…). Remua étant devenu un solide bateau avec plus de quarante musiciens intervenants à bord, son initiatrice s’embarque à présent pour une nouvelle aventure, Pratiques et créations musicales, à la fois application pédagogique en ligne et collectif d’artistes.

Quel est votre premier souvenir musical ?

Il remonte à 1972, j’avais 4 ou 5 ans. J’ai visité l’installation musicale Alphabet für Liège de Stockhausen. J’étais complètement fascinée par ce monde sonore. J’ai eu la chance de grandir à Liège, une ville très ouverte sur le plan musical. Le directeur du Conservatoire était le compositeur Henri Pousseur. Puis ma famille m’a beaucoup emmenée aux concerts de musique classique, mais je les trouvais rasoir au possible !

Qu’est-ce qui vous a menée à vous investir dans la médiation de la musique auprès des enfants ?

Ce sont des jalons successifs. Avoir commencé la musique auprès de Jacques Fourgon, professeur de méthodologie du solfège au Conservatoire de Liège, a été déterminant. Sa pédagogie était proche de la philosophie de ­Kodaly, basée sur l’apprentissage de chansons traditionnelles. Au bout d’un an, nous avions presque l’oreille absolue. Nous apprenions la musique malgré nous. Cette manière d’aborder l’apprentissage en jouant de la musique avant de mettre des mots sur la pratique est devenue un axe fondamental pour moi. Jacques Fourgon m’a insufflé le plaisir de la musique.

Vous avez passé dix ans en Grande-Bretagne. En quoi cette immersion vous a-t-elle nourrie sur le plan de la transmission ?

C’est dans le cadre d’une année d’études à la Guidhall School of Music que j’ai rencontré la deuxième personnalité musicale à qui je dois énormément, Peter Renshaw. Il nous formait à devenir acteurs de projets : faire participer le public au concert, travailler avec des musiciens de jazz, des musiciens indiens… Il secouait ses étudiants en leur demandant sans cesse : « Quel est votre rôle dans la société aujourd’hui en tant que musiciens ? »
Je suis restée très inspirée par les Britanniques. Là-bas, la musique est pour tout le monde et pas uniquement dans les salles de concert. Chaque enfant bénéficie d’une année de pratique musicale collective. Les musiciens ont toujours aimé présenter eux-mêmes leurs concerts. Un autre exemple : le Bournemouth Symphony Orchestra vient de créer un ensemble musical de personnes autistes, aveugles, handicapés moteurs-cérébraux, qui jouent avec le grand orchestre. De tels projets sont à des années-lumière de ce qui serait possible en Belgique ou en France.

Comment définissez-vous votre métier aujourd’hui ?

J’aime l’idée que je transmets la passion de la musique. Apprendre aux jeunes à transmettre la musique, tout ce qui touche à la voix, aux rythmes. Sur le papier, je suis formatrice de formateurs. J’enseigne la didactique et la créativité aux futurs professeurs d’instrument et de formation musicale au Conservatoire de Bruxelles. En France, je suis appelée à donner des formations sur l’approche créative dans l’apprentissage musical, à la Philharmonie et au Conservatoire de Paris ou à l’Association française des orchestres.

Votre action concerne essentiellement les enfants vivant dans des quartiers ­défavorisés. À quels besoins répond-elle ?

La musique classique ne touche que 2 % de la population ; elle n’est plus enseignée à l’école. Quand vous arrivez avec un violon dans une classe, les enfants s’exclament : « Oh, une guitare ! » Si le projet sort de leur salle de classe, ils pensent que ce n’est pas pour eux, que la famille ne va pas être d’accord. Ils ont besoin qu’on leur donne accès à cette pratique musicale. À la fin d’un parcours, j’ai entendu Zineb et Rama, 10 ans, déclarer : « Quand je serai grande, j’aimerais être violoniste » ou « J’aime aller à l’école quand il y a de la musique, c’est ma passion ».
Ces témoignages donnent tellement de sens à notre travail ! La musique est un facteur de rencontre. Nous vivons dans une société fragmentée où les gens ne se rencontrent pas. Je cherche à faire jouer ensemble des musiciens favorisés et des enfants défavorisés, des jeunes et des adultes, des personnes valides et d’autres à besoins spécifiques.

À travers vos projets de création avec des chœurs ou orchestres, vous suivez des enfants durant plusieurs mois ou plusieurs années. Quelle évolution observez-vous ?

Le premier résultat, c’est l’estime de soi. Au terme d’une année d’orchestre à l’école, par exemple, j’entends souvent les enfants sortir du concert final en disant : « Il y a six mois, je ne savais pas jouer d’un instrument. J’ai été jusqu’au bout ! Je suis capable. » Les jeunes sont aussi transformés par l’expérience du collectif propre à la musique : trouver sa place dans un groupe, laisser la place à l’autre, ne pas être dans la réactivité immédiate. Ils deviennent plus patients – accorder douze violons, ça prend du temps. Toutes ces compétences qu’on appelle exécutives rejaillissent sur leur capacité à étudier.

Que mettez-vous en place pour souder des groupes qui parfois ne se connaissent pas ?

Dans cette pédagogie, nous accordons du temps à la prise de parolepar des jeux de théâtre, de communication : oser dire son nom, faire du rythme sur les prénoms de chacun. Ainsi, le vivre-ensemble est autant travaillé que la musique. Pour moi, l’un va avec l’autre.

Vous êtes en train de créer une méthode pour l’apprentissage de la musique en collectif. En quoi se distingue-t-elle de la pédagogie du Sistema ?

Avant d’aborder avec les instrumentistes ou chanteurs en herbe la lecture sur partition, nous cherchons à ce que la mélodie et le rythme soient sentis, ancrés dans le corps par le chant. Dans El Sistema, le rapport à la partition est plus frontal. Mais la différence tient surtout à la part centrale de la création, afin que les enfants soient vraiment acteurs de leur apprentissage. En effet, les enfants sont investis d’une autre manière quand la musique vient d’eux.

Quels objectifs poursuivez-vous en créant l’application Pratiques et créations musicales ?

D’une part, transmettre plus largement encore grâce à la mise en ligne de notre méthode d’apprentissage de la musique, fondée sur ce triple axe : apprendre, créer, jouer. D’autre part, travailler sur un nouveau répertoire. Je constate en effet que l’on manque de répertoire de jeunes pour les jeunes. C’est à cette mission que collaborera le collectif Pratiques et créations musicales : des artistes qui ont envie d’aller créer avec des gens, d’éditer les partitions de ces pièces cocréées, de partager ces ressources.

 

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