Les enfants de musiciens : une vie de bohème

La carrière d’artiste est faite de tournées à l’étranger, de spectacles à des heures tardives. Un emploi du temps difficilement conciliable avec celui de parent, même si, pour les enfants, cette expérience au contact de la scène est aussi source d’émotions. Témoignages.
Concilier carrière et vie de famille est un art bien délicat, en particulier pour les musiciens. Leur métier exige mobilité et disponibilité le soir et le week-end, moments traditionnellement consacrés aux siens. Des aménagements, voire des sacrifices, sont donc entraînés par l’arrivée des enfants. Une fois n’est pas coutume, c’est à ces derniers que nous avons demandé comment ils vivaient ou avaient vécu la carrière musicale de leurs parents.

Premiers souvenirs

« Mon premier souvenir ? Trois oranges sur scène, un grand lit et mon papa en pyjama, raconte Judith. J’avais 4 ans lorsque j’ai vu L’Amour des trois oranges de Prokofiev, mon père était ténor dans la troupe de l’Opéra d’Ulm. » Pour cette fille de chanteurs lyriques, l’opéra a toujours existé : « Carmen, je l’ai entendu au moins 5 000 fois ! s’exclame-t-elle. Ce que j’adorais, c’était rester dans la loge de ma mère et écouter le spectacle par les retours : je me sentais plus intégrée et je pouvais lui parler quand elle n’était pas sur scène. »

Être enfant de musiciens, c’est d’abord incorporer les codes et l’organisation inhérents au métier de ses parents : « Quand j’étais petite, je ressentais l’ambiance électrique qu’il y avait avant des concerts importants », se remémore Justine. Avant la scolarisation obligatoire, beaucoup d’enfants accompagnaient leurs parents durant les productions et les tournées. 
Pour suivre le Poème harmonique de New York au Japon, Sylvius a souvent « loupé l’école » et « adorait ça ». Avec ses deux parents dans le même ensemble, la vie familiale dépendait des impératifs de répétitions et de concerts : « Je jouais beaucoup aux Lego dans les loges pendant que mes parents répétaient, se souvient l’adolescent. J’aimais aussi les écouter. » Pour Justine et sa sœur cadette, Valentine, les tournées avec leur mère, harpiste à l’orchestre de l’Opéra de Lyon, sont « des moments inoubliables » et la musique était très présente dans leurs jeux d’enfants : « Nous nous étions inventé un monde imaginaire qui découlait de l’opéra, expliquent-elles. Nous adorions ­L’Enfant et les sortilèges de Ravel, parce que notre père ne voulait pas de dessins animés Disney à la maison. » Le chef d’orchestre Leonardo Garcia Alarcon considère pour sa part comme normal et naturel que les enfants de musiciens puissent suivre leurs parents : « Avec la Cappella Mediterranea, nous voyons grandir nos enfants ensemble, c’est une grande famille. » Ses enfants l’ont toujours suivi, mais depuis la scolarisation de leur fils Francisco, lui et sa femme (la chanteuse Marianna Flores) ont dû s’adapter : « On ne peut pas voyager comme Federer avec trois maîtresses d’école, alors ma femme a décidé d’accepter surtout des récitals et moins de productions d’opéra. »

Une présence pas toujours acceptée

Faire preuve de patience, rester silencieux et s’occuper seuls : les enfants s’ennuient-ils pendant les répétitions ? Ce qu’ils évoquent en premier, c’est le côté joyeux de ces moments grâce aux rencontres et retrouvailles avec d’autres enfants de musiciens : « Je me souviens d’une tournée à Verbier avec mon père et son quatuor, raconte Léonard, 8 ans. C’était génial car je retrouvais plein de copains » ; tandis que Judith se souvient d’une bande d’enfants « tous rencontrés sur la production d’Orphée aux enfers à l’Opéra de Montpellier ». Cependant, il n’est pas toujours évident de faire accepter son enfant dans les théâtres : pour des questions d’assurances, l’accès peut être soumis à des restrictions pour les personnes étrangères à la production ; sans compter que, dans le milieu de l’opéra, certains metteurs en scène et directeurs n’apprécient guère la présence d’enfants pendant les répétitions*. Les règles changent d’une maison à l’autre, et tout est au bon vouloir de la direction, du chef d’orchestre et du metteur en scène.

Le rôle de la nounou

Figure incontournable dans la vie des enfants de musiciens, la nounou est essentielle dans l’organisation, lorsqu’il est trop compliqué de déplacer les enfants ou pour les faire garder pendant les répétitions. Mais les absences répétées et la séparation sont certainement la dimension la plus difficile à vivre pour un enfant. Claude Nougaro a souvent évoqué publiquement le sentiment d’abandon qu’il éprouvait lors des tournées de son père, Pierre, grand baryton à l’Opéra de Paris. Entre admiration pour la voix paternelle et rancœur d’avoir été laissé à ses grands-parents, les souvenirs du chanteur toulousain n’étaient pas aussi roses que sa ville. A contrario, pour Judith, l’année passée chez ses grands-parents en Lorraine en raison de l’intense carrière de ses parents a été « la plus belle année » de sa vie : « J’ai vécu avec mes cousines, nous sommes comme des sœurs maintenant. » Justine et Valentine ont, elles aussi, eu une vie familiale en dehors d’un schéma traditionnel : « Nos deux parents étaient rarement ensemble, mais ils étaient là à tour de rôle », expliquent les deux sœurs, qui estiment « avoir très bien vécu ces absences inévitables ». Justine se souvient tout de même que « le jour de [mes] 5 ans, ma mère avait un concert. Pour moi, c’était inimaginable qu’elle ne puisse pas être avec moi pour mon anniversaire. » Sur le point de l’absence, Leonardo Garcia Alarcon est positif : « Pour moi, les vacances avec mes enfants sont absolument sacrées. J’ai appris cela du luthiste Hopkinson Smith, il faut que le temps passé ensemble en famille soit très intense pour qu’ils n’oublient pas la force du partage quand les parents sont absents. »

Musique en famille

La transmission familiale de la musique ne date pas d’hier, les grandes dynasties de musiciens qui jalonnent les siècles le rappellent : les Philidor, les Couperin et, bien évidemment, les Bach qui tinrent pendant cent trente-deux ans l’orgue de l’église Saint-Georges. Comme le savoir des artisans, la transmission de l’art musical passait par un réseau familial qui dispensait la formation, offrait le soutien et l’entraide dans le cadre d’une société fondée sur le régime des corporations. La musique aujourd’hui est encore bien souvent une histoire de famille : pour Justine et Valentine, avec un grand-père harpiste à l’Orchestre de ­Paris et deux parents harpistes, il était naturel d’apprendre à jouer d’un instrument. Elles ont toutes les deux commencé par la méthode Suzuki à 3 ans, le violoncelle pour Justine et le violon pour la cadette. « La méthode Suzuki travaille sur l’imprégnation musicale, explique Valentine, cela implique un suivi des parents. Ma mère m’a fait travailler toute mon enfance, plus que mon père, qui s’endormait, curieusement, quand je jouais.» Pour sa sœur, les stages d’été avec leur père dans la Drôme ont été l’occasion d’assimiler d’une autre façon la musique : « J’allais écouter ses cours et j’étais très impressionnée de le voir en tant que professeur, explique Justine. J’ai eu l’impression de le connaître autrement et j’ai appris beaucoup de choses. » 
Sylvius, à 7 ans, voulait faire de la guitare électrique : « Mais mon père m’a dit : “On va essayer le luth.” Finalement, j’aime ça. » Avec un père lui-même luthiste, Sylvius apprécie l’apprentissage par mimétisme : « Comme on joue le même instrument, c’est simple, on se comprend. » Petite, Judith avoue avoir détesté quand ses deux parents chanteurs travaillaient à la maison : « Cela me cassait les oreilles quand ils faisaient leurs vocalises. » La jeune fille, qui a pratiqué durant neuf ans le violon, n’a jamais vraiment travaillé la musique avec ses parents : « Dès qu’ils essayaient de m’aider, je disais non. » ­Aujourd’hui, à 16 ans, elle compose, chante et s’accompagne à la guitare.
Schéma traditionnel ou vie de bohème, certains psychologues arguent que la stabilité est à la base de la construction affective enfantine. L’absence de ses parents en raison d’une carrière musicale peut-elle fragiliser un enfant ? « On ne peut le mesurer que beaucoup plus tard, répond Leonardo Garcia Alarcon, mais s’ouvrir au monde par la musique est une richesse inouïe. »

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