Conservatoires : une rentrée sous contraintes

À quoi ressemblera l’enseignement artistique au mois de septembre ? Face à la crise sanitaire, les directeurs d’établissement réfléchissent aux modalités de la reprise. Entre incertitudes et volontés de bien faire, focus sur une rentrée 2020 inédite.

Gestes barrières, distanciation sociale, désinfection régulière du matériel, port du masque… adapter l’enseignement aux règles sanitaires est un vrai casse-tête, d’autant plus quand instruments et pratiques collectives sont au cœur de l’apprentissage. L’épidémie de Covid-19 oblige les établissements à bouleverser leurs habitudes afin d’organiser la rentrée de septembre et l’accueil du public.

Adapter les locaux

À Angoulême, le CRD est chargé d’histoire. « Nos locaux sont magnifiques, mais ils ne sont pas du tout adaptés aux mesures sanitaires », s’inquiète Jean Roger Prat-­Paranque, son directeur. Les problèmes de place et d’hygiène se posaient avant l’arrivée de l’épidémie. Mais les choses s’accélèrent : « On n’a toujours eu qu’un seul créneau horaire pour les cours de danse. C’était déjà compliqué, maintenant ça va devenir très dur. La vraie question est : qu’est-ce que je vais pouvoir maintenir à la rentrée ? » En lien avec l’agglomération et la mairie, le conservatoire investit neuf lieux supplémentaires pour assurer l’ensemble de ses cours. En septembre, le directeur espère en avoir davantage.

Chaises musicales

À Bléré (Indre-et-Loire), l’école de musique intercommunale est confrontée aux mêmes problèmes. Sur ses quatorze salles, dix sont à l’étage. Pour y accéder il faut emprunter un petit escalier. « Impossible de s’y croiser à deux, surtout si l’on veut respecter les distances, affirme Claire Jacquelin, professeur de piano. Cette configuration nous oblige à repenser l’organisation de nos cours. » Pour ses leçons, la musicienne dispose d’une salle de 10 mètres carrés à l’étage et d’un seul piano. « Nous envisageons de faire classe dans les salles du bas, réservées à la formation musicale, qui sont plus grandes et disposent de plusieurs instruments. » Cela implique de revoir le calendrier des cours et des professeurs. « Ce sera un jeu de chaises musicales », dit-elle en s’amusant, optimiste quant à la capacité des uns et des autres à « s’adapter ». À 12 kilomètres de là, l’école de musique intercommunale d’Amboise a la chance d’être parfaitement configurée. Toutes les salles sont au rez-de-chaussée et chacune donne sur une cour où la circulation peut se faire sans que les élèves se croisent. Tous les établissements ne sont pas confrontés aux mêmes contraintes de place. En revanche, sur les pratiques d’enseignement, il n’y a pas d’exception.

Des règles sanitaires strictes

« Tout le nécessaire a été commandé », explique le directeur du CRR de Strasbourg. En lien avec le comité d’hygiène et la mairie, Vincent Dubois a fait ses calculs : quatre masques lavables par personne pour un mois et demi d’utilisation (50 lavages par masque environ), et ce, pour 2 250 personnes, cela fait un total de 9 000 masques. Les flacons de gel hydroalcoolique seront placés à toutes les entrées et le marquage au sol devrait permettre le respect des distances. Certains établissements envisagent d’engager des agents pour réguler les flux. En ce qui concerne le nettoyage des salles, le directeur de l’école de musique du Bouscat (Gironde) a essayé d’esquisser un plan. « L’objectif serait d’aménager les horaires. Par exemple, fermer une partie de la matinée pour que le ménage soit fait et ensuite proposer des créneaux aménagés selon les salles disponibles. » ­David Lalloz est conscient de la difficulté de mettre en œuvre de telles mesures. Mais, « sans informations claires » de la part du gouvernement, « il faut tout envisager».

Nettoyage du matériel

Autres questions essentielles, celles des instruments et des cours collectifs. Sur ce sujet, « on retrouve beaucoup de préconisations avancées par des scientifiques, parfois trop. Alors on essaie de regrouper les données et de prendre les devants », indique Philippe Dalarun, directeur du CRC de Taverny et président de ­l’European Musicschool Union. Les instruments à vent, qui projettent des aéro­sols dus à la salive, impliquent la mise en place de panneaux en Plexiglas dans les salles (généralement de deux mètres de haut). Les percussions, une individualisation stricte des baguettes et une désinfection permanente de l’instrument. Même chose pour le piano. Cela signifie qu’un laps de temps entre chaque élève sera nécessaire pour permettre le nettoyage du matériel. Mais comment bien désinfecter les instruments ? « Quand on me dit qu’il faut désinfecter un piano, j’avoue que j’ai un peu du mal à voir ce que ça signifie exactement. » Maxime Leschiera, directeur du CRR de Bordeaux, est président de Conservatoires de France. L’association, avec cinq autres fédérations, a demandé au gouvernement la formation d’un groupe d’experts pour répondre à toutes ces interrogations, qui concernent aussi les cours collectifs et les grands ensembles.
Généralement, de quatre à six mètres sont recommandés entre chaque individu. « Il va falloir sûrement réduire les effectifs, en divisant les groupes. Parfois il y a entre 50 et 60 personnes dans les ensembles, ça va être une grande difficulté », confie Philippe Dalarun.

L’utilisation de nouveaux outils

Adoptés par l’ensemble des établissements d’enseignement artistique pendant le confinement, les cours sur internet ont permis la continuité pédagogique. « On a entièrement repensé notre mode de fonctionnement. Les professeurs ont été incroyables et n’ont pas manqué d’imagination pour que les cours se poursuivent », se réjouit Pascal Caraty, directeur de l’école d’Amboise. Tutos, site ­internet, exercices en ligne, visio­conférences, vidéos, fichiers audio… Comme lui, beaucoup de chefs d’établissement se disent ravis de la mise en place de tels dispositifs, qui ont permis un suivi régulier des élèves et risquent de se poursuivre en septembre. Les cours en demi-groupe, avec une partie des élèves présents et les autres à distance, seraient une solution, notamment pour la formation musicale. « Ce n’est vraiment pas ce que je souhaite, mais il est possible de le mettre en place. On arrive à un stade où il faut faire des choix qui allient qualité de l’enseignement et respect des mesures sanitaires. » David Lalloz est également président de l’Union départementale des établissements d’enseignement artistique en Gironde, qui regroupe vingt-cinq écoles. Toutes font face au même dilemme : « On a remarqué que certains élèves avaient beaucoup progressé pendant le confinement grâce à cette nouvelle façon de travailler, ce qui est très positif. Mais d’autres ont décroché. Même si ça reste une minorité, environ 10 %, ça pose réellement problème pour la suite. » Comment garantir un enseignement équitable dans ces conditions ?

« Renouer du lien »

« Internet ne permet pas l’égalité des chances, analyse Philippe Le Faure, président de la Fédération des usagers du spectacle enseigné. Tous les élèves ne vivent pas dans les mêmes conditions et n’ont pas le même accès aux outils informatiques. » Pour lui, la visio­conférence a « certes permis l’acquisition de nouvelles compétences », mais l’enseignement en conditions normales « reste indispensable ». Un fait reconnu par tous. « Renouer du lien » semble être la priorité absolue. Mais pas sûr qu’au mois de septembre les conditions sanitaires se soient suffisamment améliorées. Pour Pascal Caraty, les cours à distance doivent « être un complément et non devenir la norme. L’objectif va être de rattraper ceux que l’on a perdus en cours de route, grâce notamment au présentiel, tout en permettant aux autres d’évoluer. » La baisse de niveau de certains élèves pendant le confinement est un autre aspect qu’il faudra prendre en compte à la rentrée. Autant de paramètres encore difficiles à mesurer pour les chefs d’établissement, qui se heurtent à une crise sanitaire en perpétuelle évolution. « Les règles changent de jour en jour, soupire Maxime Leschiera, nous essayons de nous réinventer sans aucune visibilité. »
Comment les professeurs qui ont plusieurs employeurs vont-ils s’organiser, si les calendriers des cours ne sont plus aussi souples ? À partir de quand un orchestre ou une chorale d’élèves pourront-ils se produire devant un public ?

Pour Vincent Dubois, l’optimisme est de mise : « Il faut aborder sereinement la rentrée de septembre. On trouvera toujours un moyen de faire vivre le milieu artistique. Mettons-nous au travail ! »

 

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