Méthodes pour les enfants : indétrônable papier ?

Suzanne Gervais 03/06/2020

Si la partition numérique est de plus en plus présente en concert, les méthodes numériques peinent à séduire les enseignants. Offre inadaptée ou réflexe conservateur ? Etat des lieux.

Quand un enseignant aime une méthode, il ne la lâche pas. En formation musicale, les best-sellers sont les mêmes depuis trente ans. » Valérie Alric est catégorique. Pour la directrice artistique des éditions ­Henry Lemoine, chargée de sélectionner les futures méthodes qui seront éditées par la maison, les enseignants – formation musicale et instruments confondus – sont peu friands de nouveauté.

Des best-sellers indéboulonnables

Au catalogue Lemoine, On aime la FM de Marie-Hélène Siciliano et la méthode de piano de Charles Hervé et Jacqueline Pouillard trustent la tête des ventes depuis leur parution. « J’ai beau voir paraître des méthodes plus novatrices, davantage dans l’air du temps, en matière de pédagogie et de répertoire, les best-­sellers sont presque impossibles à déloger, poursuit Valérie Alric. Il y a une petite proportion de professeurs très curieux qui sont à l’affût, piochent à droite à gauche dans les nouveautés, mais, dans l’immense majorité, ils restent fidèles à leur méthode. »

Les ventes de la librairie musicale Paul Beuscher, à Paris, le prouvent : « Les grands succès restent les grands succès, c’est un phénomène qu’on observe partout, explique Stéphane Quinery, son directeur, qui note, dans le domaine des méthodes pédagogiques, une quasi-hégémonie du papier. Même l’auteur de la méthode de guitare et de piano Galagomusic, qui est pourtant youtubeur et qui s’est fait connaître sur le terrain numérique, a voulu, quand il a été question d’être publié, proposer un ouvrage papier ! » Le plus grand changement observé par le vendeur, ces cinq dernières années, est le passage, de la part des éditeurs, du CD ou DVD au téléchargement pour accompagner la méthode. « Rien de révolutionnaire ! »

Enseignants réticents

Si le troc d’une méthode papier pour une autre n’est pas monnaie courante chez les enseignants, le passage du papier à l’écran provoque carrément une levée de boucliers. Pour Ghislaine Houlbert, professeur de formation musicale (FM) au conservatoire de Saint-Cloud, il ne s’agit pas de dogmatisme, mais de pertinence pédagogique : « Tout ce qui “fait écran” dans l’apprentissage de la musique ne peut que donner des résultats approximatifs en matière de mémorisation chez l’élève. La mémorisation sur écran est beaucoup moins immédiate. Lire des notes en les suivant avec son doigt sur une feuille permet de combiner plusieurs sens dans l’apprentissage chez l’enfant : la vue, l’ouïe, le toucher. Cela permet une bien meilleure mémorisation. » Un point de vue partagé par la majorité des professeurs. Olivier Vonderscher, professeur de FM au CRR de Rouen, est l’auteur de plusieurs méthodes pour les enfants parues aux éditions Gérard Billaudot, Les chansons enchantées et N’oubliez pas votre instrument. Pour lui, une méthode entièrement numérique n’aurait pas sa place en classe. « Notre pédagogie est active : mes élèves bougent sans cesse, ils sortent leurs instruments, on fait de la polyphonie autour du piano, des dictées actives pour la mémorisation… Nous n’avons pas le temps et aucun intérêt à rester devant un écran. Peut-être que la prochaine génération d’enseignants fera différemment. »

Les éditions Lemoine avaient mené, en 2018, une enquête auprès des enseignants de formation musicale sur l’utilisation des méthodes papier et des outils numériques. « La conclusion était sans appel : la majorité d’entre eux n’est pas ou peu sensibilisée aux outils numériques. L’étude a montré que la population d’enseignants de FM est en réalité assez âgée », explique Hadrien Lemoine, responsable du développement.

Coût de développement

À leur décharge, les enseignants ont-ils, pour franchir le pas et tenter l’expérience du numérique, un choix de méthodes convaincant ? Nous ne parlons pas ici de partitions en PDF ou d’e-partitions, mais de méthodes pour les enfants, réellement conçues ou adaptées pour un support numérique. Chez ­Lemoine, on édite dix à quinze nouvelles méthodes par an pour les enfants, en instruments et en FM.
­Valérie Alric ne reçoit que des propositions pour des méthodes papier. « Quand des auteurs ont des velléités de projet numérique, cela se borne à une version PDF… Je ne reçois aucune proposition intéressante de méthode interactive 100 % numérique. » Pour l’éditrice, il y a plusieurs raisons à cette frilosité : ceux qui écrivent et conçoivent les méthodes sont de purs musiciens et ne sont pas aguerris aux techniques numériques. Mais le frein est aussi économique : « Le coût de développement est bien supérieur au papier. Je m’étais entretenue avec l’équipe d’Ubisoft [plus grand développeur français de jeux vidéo, NDLR] et je m’étonnais qu’il n’existe pas un Zelda de la FM. Ils m’ont répondu que créer un tel outil serait beaucoup trop cher pour un marché de niche. » Sans compter le manque d’équipement des conservatoires. « Quand on conçoit une méthode musicale, on pense aux conditions dans lesquelles elle sera utilisée. Pour qu’une méthode entièrement numérique soit adoptée par les enseignants, encore faudrait-il que leur environnement de travail le permette. Or, la plupart des écoles de musique n’ont même pas le wifi ! »

Des initiatives indépendantes

Les professeurs friands de supports numériques doivent se tourner vers les éditeurs indépendants, parfois plus audacieux. La méthode Mélopie, éditée par une petite entreprise familiale fondée il y a un peu plus de trente ans, promet d’apprendre la FM, le piano et la culture musicale aux enfants de 3 à 9 ans. Méthode papier à l’origine, elle s’est vite adaptée à l’intérêt des élèves pour les écrans. « Le papier reste central, mais on a introduit des outils numériques complémentaires, explique Diane Durand, responsable des éditions. Des tutos de piano de dix minutes avec des dessins animés rendent l’apprentissage plus sympathique. Le numérique a un incontestable effet “wahou” qui retient l’attention des petits. » Professeur et parents peuvent acheter le supplément numérique en plus de la méthode papier. « Nous avons une grosse demande pour nos tutos, mais quand nous avons essayé de proposer une méthode 100 % numérique, elle a fait flop ! Notre clientèle n’est pas intéressée et fait attention au temps que passent les enfants devant les écrans. » Le numérique demeure donc un complément, une porte d’entrée, mais ne se substitue pas au papier.

L’essor des applis de FM

Pour une proposition numérique, il faut aller chercher du côté des applications. Meludia a été lancée par le Français Bastien Sannac en 2012. La promesse ? Pas de lecture de notes, mais des exercices pour développer l’acuité auditive et chanter juste à partir de 6 ans. Huit ans plus tard, l’application est utilisée dans 55 établissements sur le territoire français. Exportée dans 160 pays et traduite en 18 langues, elle sera bientôt disponible en chinois. Un succès à relativiser, selon d’autres professionnels. « C’est vrai que l’apprentissage proposé est très bien fait, mais ça ne prend pas, constate Valérie Alric. Malgré le soutien des conservatoires, l’appli n’est toujours pas dans le smartphone et les habitudes des professeurs. » Plus récente, Earmaster, française elle aussi, propose notamment des exercices animés de lecture et des dictées de notes et de rythme. Parmi ses abonnés, de nombreuses écoles étrangères – les universités de Londres, Sidney, Heidelberg, le Berklee College of Music de Boston, le conservatoire d’Anvers – et, chez nous, quelques écoles de musique, comme celle de Belleville-sur-Loire (Cher), depuis l’automne. Un outil utile dans une école située en milieu rural où les élèves n’ont pas toujours la possibilité de se déplacer plusieurs fois dans la semaine pour suivre le cours d’instrument et le cours de solfège. Des applications qui ont le vent en poupe, mais qui restent complémentaires : « Les ­Anglo-Saxons utilisent pas mal d’applis de “ear training” [entraînement de l’oreille, NDLR] pour reconnaître les intervalles, note Olivier Vonderscher. Cela peut aider l’élève à travailler plus efficacement chez lui, mais elles ne sont pas très utiles en cours. »

Quand le Covid-19 rebat les cartes

Les enseignants ont pourtant dû composer avec la fermeture brutale, mi-mars, des écoles de musique et des conservatoires. Pour faire cours à distance, certains contenus en ligne viennent aussi à la rescousse de professeurs qui doivent garder leurs élèves motivés et proposer des exercices adaptés au confinement. C’est peut-être le moment de gloire de la plateforme ­lemoine-education.fr, lancée en 2016. À l’époque, la maison d’édition souhaitait « prendre la température » et savoir si les enseignants étaient preneurs d’une adaptation numérique des deux volumes de Faisons de la musique de Marie-Hélène ­Siciliano. « Nous avons créé la plateforme, calquée sur le contenu de la méthode papier, avec une série d’exercices animés », raconte Hadrien Lemoine. De la couleur, de petits personnages animés, des défis à relever : un vrai petit jeu vidéo spécial FM. Verdict ? « Ça n’a pas du tout pris. » Mais, après quatre années de demi-sommeil, la plateforme connaît un nombre de visites jusque-là jamais atteint. « Nous l’avons mise en libre accès jusqu’en septembre pour soutenir les enseignants. L’activité a fait un bond, avec plus de 600 connexions par jour. » Meludia, qui a proposé une offre spéciale confinement, a aussi connu un nombre record de connexions.

Inventer ses propres outils

L’offre de méthodes numériques pour les enfants est donc en berne, mais le contexte impose aux enseignants de privilégier – pour combien de temps ? – les outils numériques pour assurer leurs cours à distance. Si les professeurs attendent avec hâte la reprise des irremplaçables cours de visu, certains prennent conscience de l’intérêt d’avoir, sous le coude, une méthode numérique pour diversifier les formats de cours. Damien Roullière est professeur de saxophone à l’école de musique de Sées, dans l’Orne. « Le ­Covid-19 a permis une mise à jour accélérée : sans cette crise, on serait restés encore longtemps dans nos grimoires ! Je n’ai rien trouvé du côté des éditeurs : c’est une catastrophe. J’ai donc créé mes propres exercices en ligne, pour mes 24 élèves, qui sont restés motivés. Ils se réinscrivent tous à la rentrée prochaine. » Le musicien prend le contre-pied des aficionados du papier : « Les outils numériques développent l’autonomie et le goût de la recherche des élèves. Ce confinement fait du bien au métier, il dépoussière nos méthodes d’enseignement et nous oblige à trouver de nouveaux moyens d’apprendre à nos élèves. La pédagogie, c’est de la recherche, ce n’est pas l’application d’un modèle figé et la répétition d’une méthode qu’on connaît sur le bout des doigts. » Le saxophoniste a décidé de lancer en septembre une plateforme destinée aux professeurs d’instruments à vent. Une initiative qui illustre un phénomène nouveau : celui des enseignants qui inventent leurs propres outils pédagogiques en ligne (voir encadré). Une appétence nouvelle, doublée d’une nécessité : plusieurs écoles connaissent des coupes drastiques, notamment dans les budgets dévolus à l’achat de partitions. « Les professeurs n’ont pas le choix, estime Damien Roullière, ils se mettent à concevoir leurs propres exercices, leurs propres méthodes, le plus souvent en ligne. On entre dans un nouveau monde pédagogique. »

Le constat est sans appel : une offre numérique pertinente, en matière de pédagogie musicale, est encore à inventer. Le contexte économique de l’édition musicale est assurément un frein à la naissance de telles propositions, coûteuses à développer, dignes de retenir l’attention des professeurs. Attention cependant à ne pas faire de l’utilisation de ces outils un gage exclusif d’audace et de modernité. Contrairement aux idées reçues, la formation musicale, loin d’être aussi dogmatique que par le passé, est un terrain d’expérimentations : une large fraction des professeurs est désormais loin de se contenter de faire psalmodier à leurs élèves des pages du Dandelot.

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