La Symphonie domestique de Strauss

André Peyrègne 03/06/2020

Quand Richard Strauss compose la symphonie de l’enfant roi.

Si l’on vous parle de l’île de Wight, quel nom de musicien vous vient à l’esprit ? Bob Dylan, Joan Baez, Jimi Hendrix ? En tout cas, pas Richard Strauss ! Il y séjourna pourtant en 1902, et c’est là qu’il eut l’idée de composer son étrange Symphonie domestique. Aucune idée d’activité ménagère ou subalterne dans ce qualificatif de domestique, simplement une évocation de la vie à la maison. 

Richard Strauss, 38  ans, était marié à la cantatrice Pauline von Ahna. Ils avaient un fils, Franz, né en 1897. C’est autour de lui que tournera la symphonie.

Strauss était dans sa période “poème symphonique”. Il avait déjà composé Don Juan, Till Eulenspiegel, Ainsi parla Zarathoustra, Don Quichotte, Une vie de héros. Et voilà que lui prend l’envie de mettre en évidence sa vie privée. Que lui est-il passé par la tête ?

Certes, dans Une vie de héros, il avait commencé à s’intéresser à sa propre personne, puisque le “héros” n’est autre que lui et le solo de violon de la troisième partie, une évocation de sa femme. Mais ici, l’argument est plus explicite. Commentaire de Strauss : « Je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas une symphonie sur moi-même. Je me trouve aussi intéressant que Napoléon et Alexandre. » Ben voyons !

L’œuvre est en quatre mouvements. Au début de l’Allegro, on découvre les thèmes des trois personnages : celui du père au violoncelle, suivi d’autres motifs au hautbois, à la clarinette, à la trompette, qui l’évoquent rêveur, bougon, vif, joyeux. Le thème de Pauline ensuite, suivi de motifs gracieux, capricieux, sentimentaux, colériques. Enfin, le thème de l’enfant : écoutez le hautbois d’amour, dont la mélodie s’élève pianissimo ! « La rêverie innocente et les jeux insouciants de l’enfant », selon le compositeur. L’Allegro évoque la matinée passée en famille, conclue par une brève visite inattendue d’oncles et tantes.

Suit le Scherzo. On sent les parents béats de bonheur devant leur fils qui joue. Ambiance de joie familiale. Lorsque l’enfant est fatigué arrive une berceuse inspirée d’un lied de Mendelssohn.

L’Adagio qui suit est quelque chose d’unique. On assiste aux ébats amoureux des parents. C’est la page la plus érotique de la musique symphonique. Pas par son caractère musical, mais par sa conception : le thème du père chevauche celui de la mère, les deux thèmes se joignent, se fondent, conduisent à l’extase. Strauss a inventé le contrepoint sexuel. Le thème de l’enfant vient se glisser au milieu des draps : normal, c’est le fruit de l’amour conjugal !

Et voilà que tinte l’horloge du matin. C’est le final. L’enfant crie. Bois et trompette s’en chargent. Les parents sont sur les nerfs. Une dispute éclate sous forme d’une double fugue aux bois, puis aux cordes, puis aux cuivres. Strauss a inventé la fugue colérique.

Qui est la cause de la querelle ? La musique nous donne la réponse : le thème de l’enfant arrive en contrepoint. Mais voici qu’intervient le thème du père (au violoncelle, comme au début). Il impose le retour au calme. (Strauss se donne le beau rôle !) Le père entonne une chanson. Puis le thème de l’enfant apparaît en majesté, claironné par huit cors. C’est l’apothéose. Le chef Hans Richter ironisait : « Les dieux du Walhalla ne font pas le quart du bruit d’un bébé bavarois ! ».

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