Le monde féodal de la musique classique

09/06/2020
Tribune, par Sébastien Renaud, violoncelliste et membre du collectif Convergence des luths.

De loin, le joli monde de la musique classique a toujours l’air aussi brillant et hors du monde que d’habitude. De près, impossible de s’y méprendre : ça sent très fort la poudre. Toute cette petite scène tient en équilibre sur un énorme baril.
Alors que, pour tout le monde, les portes claquent, les festivals sont morts et les contrats annulés ne sont pas honorés, il faut se “réinventer”. On réinvente surtout la jungle, et il s’agit de rafler tout ce qui reste, plus vite et avant tout le monde. “Symphonie pour la vie”, “Le Grand Échiquier”, concerts en live… on n’en peut plus d’appeler à la solidarité, la bouche pleine et un peu ballonné d’avoir tout bouffé si vite.
« Vilains jaloux ! » dit-on à ceux qui, le ventre serré, voient le train d’or leur rouler dessus à grande vitesse. « Sales aigris ! » crache-t-on à ceux qui dénoncent les starlettes se filmant en train de donner un billet aux pauvres soignants. « Faites la même carrière, on en reparlera », lance-t-on aux naïfs losers qui, n’ayant pas bien travaillé à l’école, s’étonnent de voir toujours une petite dizaine de copains se battre en duel sur la scène française. « Vous n’avez qu’à avoir un carnet d’adressesdigne de ce nom ! » 60 000 euros tombent du ciel si vous avez le bon numéro. Pour les autres, c’est juste pas de chance.
La bordée la plus chargée en poudre aura été celle qui a accueilli l’annonce du “Tour de France” de Gautier Capuçon. Dans un étonnant numéro de “vis ma vie de saltimbanque”, le héros du violoncelle français fait savoir qu’il « jouera partout où on l’invitera » (pour une somme tout à fait modique comme on le sait), en voiture, « comme au bon vieux temps », armé d’un iPad. Miracle : les invitations pleuvent !
Ceux qui pensent que l’on dénonce des personnes, en l’occurrence les frères Capuçon, se trompent lourdement. À travers cette exaspération, c’est un infect système féodal qui est conspué, profondément enraciné dans l’omerta et le chantage au mérite. Combien de temps encore osera-t-on dire que la disparité monstrueuse de cachet et de pouvoir est due au talent et au mérite ? Combien de temps osera-t-on considérer comme normal qu’une starlette touche en une soirée le salaire annuel du musicien qui l’accompagne dans l’orchestre, derrière, dans l’ombre, courbant l’échine ?
Ce système féodal est une pyramide. D’étage en étage, on prête serment d’allégeance, on jure foi et fidélité. Tout en bas, il y a celui dont on dit qu’il a peu de talent et peu de mérite, qui court dans les courants d’air du métro, de cachet en cachet, passant sa vie entière dans l’angoisse que son téléphone ne sonne plus.
Gare à lui si l’idée lui prend de ne plus jouer le jeu ! Tout en haut, une poignée d’artistes dont le pouvoir est sans limite. Cachets monstrueux, privilèges, passe-droits, presse “spécialisée” à disposition.
Au milieu… tout n’est que réseaux d’influences et carnets d’adresses : si l’on veut vivre, on est l’obligé de quelqu’un, et chacun s’applique à rendre hommage ici ou là. Le vieux système féodal avait peut-être une seule qualité : il ne s’embarrassait pas d’hypocrisie. Les hommes ne naissaient pas égaux, point barre. Ici, un cynisme soigneusement entretenu nous dit que l’on doit sa place dans la pyramide à une certaine quantité de talent et de travail.
Parmi les événements cités plus haut, le Tour de France de Gautier Capuçon est (peut-être) le plus criant, mais l’observateur attentif ne se laissera pas berner. Le réel problème n’est pas tellement la hauteur des cachets, même si ce fut la proverbiale goutte d’eau ; il s’agit bel et bien de pouvoir et d’occupation totale du terrain médiatique et artistique.
Un peu partout, si une main cire les pompes, l’autre tient la dague. Certains rêvent de devenir calife à la place du calife, mais beaucoup d’artistes réfléchissent désormais à renverser la table. L’exaspération arrive à un point critique et, même là-haut, ça commence à vaciller très fort.

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