[Exclusif] Deux nouvelles initiatives liant l’écologie à la musique

Mathilde Blayo 15/06/2020

A une semaine de la fin des travaux de la Convention citoyenne pour le climat, deux nouvelles initiatives voient le jour pour relier la musique à l’écologie : l’une dans le domaine des arts vivants, et notamment de la musique classique, et l’autre dans le jazz et les musiques improvisées. Entretien avec leurs membres fondateurs et publications de leurs manifestes.

Marine Le Bonnois, administratrice de La Pop, est membre fondateur de l’association Arviva : arts vivants arts durables. La chanteuse de jazz Leïla Martial est à l’initiative de l’appel Pour une écologie de la musique vivante. Elles nous expliquent l’origine et les objectifs de leurs démarches.

Comment sont nées vos initiatives respectives ?

Marine Le Bonnois À l’origine, il y a un groupe de neuf professionnels du spectacle vivant – responsables d’ensembles ou de lieux pluridisciplinaires, agents, professeurs de conservatoire – qui s’est constitué il y a un an, d’abord de façon informelle. Il était clair pour nous que notre secteur artistique était en retard sur les questions écologiques. Nous avions déjà commencé à amorcer un changement dans nos vies personnelles. Au fil des réunions, nous avons pensé à rédiger une charte accompagnée d’un manifeste. Mais une charte, cela ne permettait pas d’englober l’ensemble des acteurs qu’on visait ; ça allait paradoxalement réduire nos objectifs car personne n’allait pouvoir l’adopter telle quelle, et cela devenait moins engageant.

Nous voulons toucher des ensembles de musique, des compagnies de théâtre, des lieux de diffusions, des indépendants : des acteurs qui n’ont pas les mêmes problèmes, les mêmes échelles, les mêmes moyens. Nous nous sommes alors réorientés vers un Guide pour l’action. Cette boîte à outils évolutive et exigeante permettra à chacun de faire sa propre charte adaptée à son activité. Tout cela a finalement abouti à la création de l’association Arviva. 

Leila Martial Elle est née pendant le confinement, suite à la lecture du livre d’Aurélien Barrau, Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité. Le sujet de l’écologie m’a toujours tenu à cœur, mais mon engagement était superficiel. Je militais un peu sur le terrain, mais mon mode de vie d’artiste en tournée et le système de diffusion dans lequel on évolue implique une forte empreinte carbone.Pendant le confinement, cet arrêt des activités a permis de se poser et d’entamer des réflexions qu’on n’a pas toujours le temps d’avoir quand on est dans la frénésie de la vie. Je me suis informée, j’ai lu de nombreux articles et visionné des documentaires sur le sujet. S’en est suivie une première phase d’abattement, puis j’ai décidé de passer à l’action. J’ai griffonné des propositions. A mon avis, il est grand temps qu’on mesure notre responsabilité individuelle, qu’on réalise que chacun de nos actes a un impact. On se dédouane trop souvent, on se dit que ce qu’on fait n’a pas d’incidence, alors que c’est pourtant la somme de ce que les gens font qui a un impact. J’ai alors contacté Pierre Perchaud (identifié dans le milieu pour son engagement écologique. Il a déjà renoncé à certaines opportunités par conviction écologique). Nous nous sommes ensuite réunis avec un petit groupe de personnes concernées par ces enjeux, entre autres Grégoire Letouvet, Camille Durand, Adrien Chiquet de l’Onda, mon producteur Laurent Carrier... Des professionnels du secteur du jazz et des musiques improvisées. On s’adresse à notre secteur, mais on garde en tête les autres. On va dans la même direction. 

Que proposez-vous ? 

Leïla Martial Notre idée de départ a évolué. Il n’est pas question d’ériger une charte en dictant des règles ni de nous positionner en donneurs de leçons (trop conscients de nos propres imperfections et contradictions : nos vies d’artistes sont possibles parce que nous acceptons les règles d’un système établi. Dans le cas contraire, nous nous marginalisons. Ceci explique d’ailleurs pourquoi nous proposons de nous attaquer au système lui-même et de réinventer le modèle de réussite de l’artiste !) Aussi, nous exposons des pistes et des mesures compatibles avec la sauvegarde du vivant, sachant que changer de modèle économique ne se fait pas du jour au lendemain. Nous publions un appel accompagné d’une mise en pratique avec une série de propositions concrètes supportables pour la planète. Elles sont difficiles à confronter à notre milieu, elles sont exigeantes. Nous avons construit nos métiers sur un système de mobilité permanente, et c’est de pire en pire ces dernières années. On ne fait plus aucun cas de la mise en réseau. C’est énergivore pour tout le monde (la terre et nous autres humains). Le changement ne peut pas être le fait de musiciens seuls. Ceux qui le feraient seuls s’excluraient du jeu. Pour que tout cela change il faut que tous les acteurs du secteur soient dans la boucle, que les critères changent, qu’on arrête avec l’exclusivité, qu’on favorise les projets au long court en abandonnant ce dictat de l’obsolescence programmée des créations/productions et cette injonction à toujours sortir un nouveau disque. On devrait faire moins de choses, mais avec de vrais moyens et du sens. Il n’est pas question d’arrêter de se rendre à l’étranger, mais il faudrait penser le voyage comme une vraie immersion, soucieux d’aller à la rencontre des gens, à la recherche d’un rapport humain, artistique. Autrement dit, appréhender le voyage comme le terreau d’une humanité commune, en opposition au tourisme artistique consumériste. Quand, aujourd’hui, on a une date à l’autre bout de la planète pour une société privée, on n’apporte pas grand-chose au monde et les conséquences écologiques de ce déplacement sont terribles et irréversibles.  

Marine Le Bonnois Nous avons voulu créer une association pour fonder un interlocuteur de référence qui se fasse l’écho de toutes les solutions présentes et à venir. Les personnes physiques et morales pourront y adhérer. L’association sera un porte-parole, pourra faire du lobby au nom des adhérents sur toute la chaîne des financeurs et partenaires du spectacle vivant. Elle permettra de se structurer, de regrouper les connaissances, des expériences. Plus il y aura d’adhérents, plus nous alimenterons les ressources, les idées et les outils pour adopter une démarche écologique. Dans la boîte à outils, on trouve, par exemple, des recensements d’hôtels éco-responsables, des contacts de catering en circuit court, des ateliers de décor soucieux du recyclage... autant de ressources pour accompagner les acteurs du spectacle vivant vers plus d’écologie. Elle aura aussi une mission forte de sensibilisation, notamment auprès des tutelles, des institutions pour que les politiques culturelles, mais aussi les moyens financiers, accompagnent ces mutations éco-responsables.

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