Qui pour remplacer Franck Riester ?

Antoine Pecqueur 22/06/2020
Alors qu’un remaniement paraît de plus en plus imminent, la Rue de Valois concentre l’attention. Emmanuel Macron va-t-il garder ou pas son ministre de la Culture ?

La porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, l’a encore affirmé dimanche 21 juin sur France 3 : « la suite du quinquennat passera nécessairement par un remaniement ». Le secteur culturel ne manque pas de s’interroger : un nouveau Ministre de la Culture sera-t-il nommé, après les élections municipales ?

Désaveux à répétition

La gestion de la crise du Covid-19 par Franck Riester a fait l’objet de nombreuses critiques. Alors que l’épidémie a stoppé net le paysage culturel, le ministre n’a su trouver, aux yeux du secteur, ni les bons mots ni les bons moyens. « Un sentiment d’abandon de la part de l’État », ont encore récemment écrit dans une lettre ouverte douze organisations professionnelles représentant les festivals. Le président lui-même est venu piloter le sujet en direct, en réunissant début mai une dizaine d’artistes avant de formuler à l’issue de cette rencontre différentes annonces, notamment l’année blanche pour les intermittents du spectacle. L’image restera dans les mémoires : pendant qu’Emmanuel Macron faisait son monologue, en bras de chemise et formules “lyriques” qui ont suscité une certaine ironie, son ministre l’écoutait en prenant sagement des notes. Une scène impensable avec Bruno Le Maire ou Jean-Michel Blanquer. Ce désaveu pour Franck Riester intervient après la formule prêtée par nos confrères du Point en novembre dernier à Emmanuel Macron : « Il me manque un Jack Lang ». On pourra au passage regretter que l’alpha et oméga d’une vision culturelle repose sur une politique menée il y a quarante ans…

Aurore Bergé aux avant-postes

Emmanuel Macron pourrait donc avoir de bonnes raisons de se séparer de Franck Riester. Mais la question est : qui pour le remplacer ? Car le poste ne fait pas nécessairement rêver. Il ne reste que deux ans avant les élections présidentielles ; or une vision politique s’imprime généralement dans les premières années, voire les premiers mois, du quinquennat. De plus, comme on l’a vu sur les nominations à la tête des établissements, Emmanuel Macron veut pouvoir contrôler étroitement ce domaine, confiant en fait au titulaire de la Rue de Valois un rôle de secrétaire d’État plus que de ministre.
Le président doit en réalité trouver un pompier : le Covid-19 a mis le secteur à feu et à sang. Rien que pour la filière musicale, on estime la perte pour 2020 à 4,5 milliards d’euros, selon une étude EY pour TPLM. Le job peut donc paraître bien ingrat. Il n’empêche qu’il suscite déjà des vocations : la députée des Yvelines et porte-parole de LREM, Aurore Bergé, semble vouloir s’y préparer. En février, elle a rendu un rapport sur “l’émancipation et l’inclusion par les arts et la culture”… En parallèle, elle fut aussi rapporteuse du projet de loi sur la réforme de l’audiovisuel, l’un des plus grands chantiers législatifs du ministère de ce quinquennat, qui doit revenir prochainement sur le devant de la scène. Pour Emmanuel Macron, cette nomination serait une manière de récompenser une marcheuse des premières heures, très présente pendant la campagne présidentielle, et aussi de féminiser un exécutif qui en a bien besoin. Mais le milieu culturel ne semble guère enthousiaste à l’idée d’une nomination à nouveau politique, à l’instar de celle de Franck Riester qui fut nommé à l’époque en grande partie pour séduire le centre droit en vue des élections municipales. Une source proche de l’exécutif nous glisse en outre que « manifester aussi fortement son envie d’un portefeuille est bien souvent en politique la meilleure manière de ne pas être nommée ».

Personnalités de la société civile

Emmanuel Macron serait-il tenté de faire le choix d’une personnalité de la société civile ? L’(in)expérience de Françoise Nyssen ne lui laisse guère un bon souvenir : la directrice des éditions Actes Sud n’aura pas su s’adapter au modus operandi du pouvoir. Si le choix avait été salué à sa nomination, son mandat aura donné un goût criant d’inachevé. Reste que le président est proche de plusieurs figures du secteur culturel, de Stéphane Bern, “Monsieur patrimoine”, à Jean-Marc Dumontet, producteur de théâtre privé. Un nom people aurait l’avantage, aux yeux de certains, d’offrir une incarnation du Ministère, qui aujourd’hui fait défaut. Mais nommer un Stéphane Bern pourrait aussi aboutir à reproduire l’expérience Nicolas Hulot… Enfin, la publication des déclarations de patrimoine, obligatoire à tout entrant au gouvernement, risque de décourager certaines figures du privé.

Le choix d’une personnalité du spectacle vivant pourrait d’autant plus se justifier que ce secteur se retrouve en première ligne face à la crise post-Covid et qu’il attend une forme d’empathie du ministère. Sans compter que cette stratégie permettrait au président de séduire l’électorat à gauche, contrebalançant les nombreuses alliances passées par LREM avec LR pour les élections municipales. Celui-ci doit plus que jamais se révéler opérationnel et familier des rouages de cet écosystème si particulier. Sans compter que cette stratégie du primus inter pares permettrait à Macron de séduire l’électorat à gauche, contrebalançant les nombreuses alliances passées par LREM avec LR pour les élections municipales.

Encore faut-il trouver une personnalité qui puisse satisfaire tant le côté public (grands établissements, orchestres…) que privé du secteur (musiques actuelles…) ? Les figures fédératrices sont rares, hormis celles des organisateurs de grands événements culturels comme José-Manuel Gonçalvès, directeur du Centquatre, ou Didier Fusillier, président de la Grande Halle de la Villette. Dans le domaine de la musique classique, seul Laurent Bayle, directeur général de la Philharmonie, pourrait éventuellement prétendre à ce poste, alors que Stéphane Lissner a choisi de quitter l’Opéra de Paris plus tôt que prévu, au moment où cette institution affronte l’une des plus graves crises économiques de son histoire… Le patron de la Sacem, Jean-Noël Tronc, qui a piloté la directive européenne sur le droit d’auteur, est l’une des rares figures des organismes de gestion collective à être calibrée pour le poste. Mais le salaire de Ministre est-il suffisant pour attirer ces personnalités qui bénéficient de rémunérations bien plus élevées? Dans le domaine des musées, le nom de Stéphane Martin, qui a quitté ses fonctions de directeur du musée du Quai Branly en janvier dernier, retient l’attention.

De conseillère à ministre ?

On le voit : il y a encore une large dominante masculine dans les hauts postes culturels. Par contre, un nom encore peu connu du grand public pourrait aiguiser l’intérêt, celui de la conseillère culture d’Emmanuel Macron. Rima Abdul-Malak est appréciée par le secteur, contrairement à sa prédécesseure Claudia Ferrazzi, qui aura contribué à imposer le Pass culture, dont plus personne aujourd’hui n’entend parler. Issu du monde du spectacle (directrice des programmes de Clown sans frontières) et ex-conseillère culture à la ville de Paris, Rima Abdul-Malak a pour elle de connaître le terrain des arts comme celui de la politique. Mais un conseiller du président peut-il devenir ministre ? La macronie l’a déjà prouvé, avec Cédric O, passé de conseiller à secrétaire d’État chargé du Numérique. Et auparavant, Audrey Azoulay est devenue Ministre de la culture après avoir été conseillère à l’Elysée…

Emmanuel Macron a en outre compté dans le passé un autre conseiller féru de culture, Sylvain Fort, qui fut au début du quinquennat en charge de la communication du président et qui a plus récemment conseillé Agnès Buzyn sur les questions culturelles au cours de la campagne pour les municipales de Paris.

Mais reste à savoir ce que le président a aussi à perdre à se séparer de Franck Riester. Le contexte post-Covid commence à être (un peu) plus favorable pour le secteur, laissant enfin apparaître des signes de reprise : depuis le 21 juin, les salles de spectacle peuvent aller au-delà de la demie jauge. En outre, à deux ans de la présidentielle, mettre de côté le président d’Agir peut être vu comme un mauvais signal envers le centre droit, terres sur lesquels Emmanuel Macron va devoir chasser. Ce choix dépend aussi du sort réservé à Édouard Philippe. Rappelons que c’est Matignon qui, en conflit ouvert avec Françoise Nyssen, a contribué à imposer Franck Riester. Le président se retrouve dès lors face à un dilemme : séduire le milieu culturel ou obéir à des calculs politiques ? Réponse dans quelques jours.

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