Covid-19 : au Royaume-Uni, la musique en crise

Mathilde Blayo 22/06/2020
Le système musical britannique est mis à mal par la pandémie. De nombreux musiciens sont sans revenus depuis des mois et des structures pourraient disparaître si le gouvernement n’établit pas rapidement un plan d’action pour le secteur.

« Il est de plus en plus évident que les orchestres, les compagnies d’opéra et les autres institutions musicales du Royaume-Uni […] sont en grave danger d’être perdus à jamais, si des mesures urgentes ne sont pas prises. » Dans une lettre adressée au Times, le 14 juin, plusieurs chefs d’orchestre britanniques alertaient sur la situation préoccupante à laquelle fait face le milieu de la musique classique. Au Royaume-Uni, l’immense majorité des musiciens d’orchestre ne sont pas salariés, mais payés selon les concerts et tournées. Il n’existe pas non plus de statut d’intermittent et les subventions publiques sont faibles. Privés de concerts, musiciens indépendants et structures se retrouvent en grande difficulté financière.

Des musiciens sans salaire

Le London Symphony Orchestra (LSO) a pu payer les musiciens pour les concerts qui devaient avoir lieu à la fin de la saison 2019-2020. « Mais ce que nous gagnons pour ces concerts représente à peine la moitié de nos revenus habituels. Ce sont les tournées et les enregistrements qui nous rapportent le plus et tout cela est annulé sans dédommagement », explique le violoniste Laurent Quénelle. Le gouvernement a mis en place une aide pour les personnes n’ayant plus de revenus, le job retention scheme. Un mécanisme de chômage partiel dans lequel l’État verse jusqu’à 80% du salaire que le travailleur aurait dû toucher, à partir de ses revenus des trois mois précédant la crise. Mais ceux qui gagnent plus de 50 000 livres sterling [environ 55000 euros] par an ne sont pas éligibles à cette aide. « C’est toute une frange de l’orchestre qui n’entre pas dans les critères, nous dit Laurent Quénelle, qui estime aux deux tiers le nombre de musiciens du LSO ne bénéficiant pas de cette aide. S’ils gagnent bien leur vie en temps normal, ils pourraient vite se retrouver en difficulté. » Le chef d’orchestre Paul McCreesh évoque la situation de solistes, chanteurs d’opéra ayant des familles et parfois des engagements bancaires « qui ne touchent plus rien et sont dans une situation très dangereuse. » Cette aide doit durer jusqu’à la fin du mois d’octobre et, pour le moment, aucune solution de long terme n’est esquissée.

Des structures en difficulté

Certains orchestres, comme l’Orchestre symphonique de Bournemouth, ont pu continuer à payer 100% des salaires des musiciens pendant la période, notamment grâce aux subventions publiques, qui s’élèvent à 30% du budget de l’orchestre. Mais pour combien de temps encore ? « Ce qui nous inquiète le plus, c’est de ne rien savoir, explique Kirill Karabits, son chef. Nous ne savons rien sur les réouvertures des salles, l’accueil du public… Les finances de l’orchestre étaient assez bonnes pour que les artistes soient payés, mais ça ne va pas pouvoir durer. Nous ne savons toujours pas si nous allons devoir essayer de survivre seuls ou avec de l’aide publique. » L’ensemble Gabrieli Consort &Players, de Paul McCreesh, fonctionne sans subventions publiques. « Nous avions des réserves sur lesquelles nous pouvons vivre encore un peu, rapporte le chef. Même si la situation est difficile pour nous, elle l’est sûrement moins que pour de grosses structures. » Le Royal Opera House, par exemple, a annoncé être en très grande difficulté et qu’il ne pourrait pas tenir plus loin que l’automne avec ses réserves.

« Crise existentielle » du système britannique

Le gouvernement a réuni une commission pour travailler à un plan de relance, mais aucune information n’a encore été donnée pour le secteur culturel. En colère contre le gouvernement, Paul McCreesh considère que « ce n’est pas acceptable que, quatre mois après le début de la crise, on réunisse des experts pour “réfléchir” comme il a été dit cette semaine. C’est trop tard pour ça ! Il faut agir, maintenant. » Le soutien public aux institutions culturelles n’a jamais été très élevé au Royaume-Uni et la question plutôt absente des programmes politiques. « Cette crise soulève deux problèmes, qui appellent deux solutions distinctes : comment soutenir les musiciens qui travaillent dans le pays et qui sont aujourd’hui sans ressources ? Et comment, structurellement, on repense le système pour que les orchestres, les compagnies d’opéra soient assez solides pour exister sereinement ? » considère le chef du Gabrieli Consort, pour qui l’épidémie provoque une crise « existentielle ». Il souhaiterait que ce moment historique soit l’occasion de redéfinir les moyens du secteur : « Il va y avoir besoin d’un investissement important de l’État pour relever les acteurs culturels. En retour, on pourrait réfléchir à ce qu’il est possible d’améliorer dans nos fonctionnements pour servir le public. Par exemple, comment intégrer davantage les milieux culturel et éducatif ? » Paul McCreesh, qui considère qu’il n’y a pas « de droit à l’argent public » et qu’il faut aussi « faire valoir la musique sur un plan commercial », plaide pour un système qui rééquilibre quand même la part des revenus propres et des aides publique dans le secteur culturel, comme dans bien d’autres secteurs aujourd’hui mis en grande difficulté par la crise.

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