Réouverture des salles au public : dans quelles conditions ?

Mathilde Blayo 24/06/2020

Des orchestres et ensembles ont repris les concerts avec spectateurs. Des retrouvailles salutaires même si l’ombre de la crise sanitaire est toujours là.

« J’ai l’impression de m’éveiller d’un long sommeil ». Edwige Farenc, violoniste à l’Orchestre national du Capitole de Toulouse (ONCT), a retrouvé la scène et le public le 19 juin dernier. Pour la première fois depuis le début de la crise qui a mis à l’arrêt la vie culturelle et fermé les salles de spectacle, la Halle aux grains a rouvert ses portes et accueilli 250 personnes pour un concert d’orchestre à cordes, mené par Renaud Capuçon.

« Ça avait la saveur d’une première fois, c’était galvanisant, confie Edwige Farenc. La musique doit être vivante, échangée et, en tant que musicien d’orchestre, nous avons en plus choisi le collectif. Tout cela perdait son sens seul chez soi. » Retrouver les collègues de jeu a aussi été un moment important pour Damien Guillon, contreténor baroque, fondateur de l’ensemble Le Banquet céleste qui s’est produit à l’Opéra de Rennes le 20 juin, là aussi en petit effectif. « Ça a été long de ne pas se voir. Il a fallu un petit temps de réadaptation pour travailler ensemble mais les réflexes reviennent vite », explique le chanteur. Le Banquet Céleste a enchaîné les concerts dans les jours qui ont suivi. A Toulouse, l’orchestre reprend aussi une activité plus soutenue avec un concert symphonique vendredi 26 juin, sous la direction de son chef Tugan Sokhiev, et un autre la semaine suivante.

Personnels soignants dans le public

« C’était un moment d’une émotion partagée incroyable entre les musiciens et le public », raconte Thierry d’Argoubet, délégué général de l’ONCT qui se montre rassuré par l’engouement des spectateurs. Le public toulousain invité pour ces concerts est pour moitié des personnels soignants et pour l’autre moitié des personnes qui avaient fait don de leur billet à l’orchestre. « Le protocole sanitaire est lourd : assurer l’usage du gel hydro alcoolique, des autocollants sont mis partout par terre pour indiquer le sens de circulation, il faut vérifier que les masques soient bien portés… explique Thierry d’Argoubet. Mais cette reprise d’activité est fantastique pour les équipes et nous allons augmenter la jauge pour les prochains concerts. » Vendredi 26 juin, 600 personnes sont attendues à la Halle aux grains. La semaine suivante, 800 spectateurs pourront assister au concert.
À Rennes aussi le public était au rendez-vous. « C’était une vraie interrogation et la bonne nouvelle, c’est que les places pour les concerts de samedi sont parties très vite », rapporte Damien Guillon. Le Banquet Céleste a fait deux concerts dans la journée, chaque fois devant 200 personnes.

Ancrage local

À l’occasion de la fête de la musique, l’ensemble a aussi joué dans un parc de Rennes, « dans un quartier mixte où nous avions travaillé avec des chœurs de quartier. C’était un moment très chouette où j’ai pu présenter notre répertoire au public, dans un rapport à eux très différent de la salle de concert, plus détendu », raconte Damien Guillon. Le Banquet Céleste a ensuite fait la rentrée des classes, lundi 22 juin, en se produisant dans un collège. Pendant l’année, les musiciens avaient travaillé avec la chorale de l’établissement autour d’un programme qui aurait dû être joué à l’Opéra fin juin : « Les enfants étaient tristes de ne pas avoir de spectacle. Alors nous avons joué et chanté avec eux sous le préau, devant les autres collégiens présents. Je crois qu’ils étaient fiers de montrer cela. » Une action culturelle qui s’est prolongée à la prison des femmes de Rennes, avec des détenues qui avaient travaillé le même répertoire. « C’était le premier événement culturel dans la prison depuis le confinement. Nous étions très attendus », raconte le contreténor qui explique avoir d’abord souhaité « reprendre des choses qui avaient vraiment du sens pour nous. Nous voulions retrouver les structures avec lesquelles nous avions travaillé dans l’année. La réflexion qui a dominé pendant le confinement c’est celle sur l’ancrage local. Je crois que c’est cet ancrage qui peut nous permettre de reprendre une activité, une dynamique qui a aussi du sens. »

Emotions mitigées

Certains détails viennent pourtant ternir le tableau. « C’était quand même étrange de jouer devant un public masqué et clairsemé, confie Edwige Farenc. Le cérémonial de l’entrée en scène est modifié pour respecter les règles sanitaires. Les hommes ne portent pas de queue de pie… Ce sont quelques contingences matérielles qui nous font sentir qu’on n’est pas rentrés comme avant. » Un sentiment partagé par Damien Guillon qui se dit « mitigé » sur les émotions ressenties pendant son premier concert : « Le confinement a été une période longue et difficile, de différente manière pour chacun, et nous n’en sortons pas indemne. Il faut se réhabituer à être ensemble sur scène, à assimiler les normes sanitaires parfois draconiennes, à retrouver le stress aussi. C’est une situation que je n’ai pas vécue pendant trois mois et il faut se réhabituer à l’exigence d’être sur scène. Ça revient vite, c’est notre métier, mais la période n’est pas anodine. » Autre contrainte à laquelle les musiciens doivent s’adapter : la distanciation sociale sur scène. Pour les instrumentistes à corde « cela change tout, considère Edwige Farenc. En étant plusieurs à jouer la même voix, nous recherchons un son collectif, ce qui fonctionne quand nous sommes proches les uns des autres. Eloignés d’1,5 mètre, j’ai l’impression de jouer dans un quatuor à corde mais non, il faut quand même essayer de jouer ce son commun. » Sans compter le risque sanitaire : le festival « Artistes en résistance/Artistes en résidence » organisé par l’Opéra de Dijon vient d’être annulé suite à un cas de Covid-19 au sein des musiciens. La crise n’est pas terminée.

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