Le musicien : l’âme et le corps

Antoine Pecqueur 24/06/2020

Après plusieurs mois de confinement, la reprise des spectacles est encore bien chaotique dans l’Hexagone. Cet été, la plupart des festivals sont annulés. Seules quelques rares manifestations se maintiennent, en repensant les formats des concerts, les jauges de spectateurs.

Une chose est sûre : en France, la rentrée va se révéler particulièrement complexe pour le paysage musical. Comment les salles de concert vont-elles mettre en place un protocole sanitaire ? Le public va-t-il y retourner ? Sans compter que le risque d’une deuxième vague ne peut être totalement écarté : à Pékin, les lieux culturels ont dû refermer mi-juin, avec la réapparition du virus.
Mais il y a aussi une autre interrogation : dans quelles conditions les musiciens vont-ils redémarrer ? Pendant le confinement, si certains ont pu poursuivre en solo une pratique quotidienne ou même enregistrer à plusieurs des morceaux, grâce aux plateformes numériques, d’autres se sont retrouvés en difficulté : absence d’instrument sur place, acoustique du lieu inadaptée… Et surtout, il y a un fossé entre le travail individuel et la pratique collective, qui aura été mise à mal pendant près de la moitié d’une année.
La reprise va devoir se faire impérativement en tenant compte d’un facteur souvent passé sous silence : le corps du musicien. Pendant trop longtemps, on a réduit l’interprète à son âme : sa musicalité, sa virtuosité… Or, en réalité, le musicien est par essence même aristotélicien, il réunit de manière intrinsèque le corps et l’esprit.
En parlant du corps, il faut oser prononcer des mots qui “fâchent” : la fragilité, la souffrance. Car le travail sur scène (ou dans la fosse) n’est pas tout rose, loin de là. Dans une récente production de Lear d’Aribert Reimann, des musiciens de l’orchestre de l’Opéra de Paris ont été obligés de porter des casques de chantier antibruit tant le niveau sonore était intense, pour ne pas dire insupportable. Outre les problèmes auditifs, les interprètes sont aussi confrontés aux troubles musculo-squelettique, comme le montre l’enquête de Mathilde Blayo.
On peut se réjouir que ces dernières années se soient développées dans les conservatoires les formations aux méthodes “alternatives”, comme Feldenkrais, Alexander ou Dalcroze, qui prennent le corps en considération. Mais il faut faire encore plus, et notamment dans les conservatoires et pôles supérieurs. Les mentalités aussi doivent changer : il n’est plus acceptable que des musiciens se moquent de leurs collègues qui portent des protections auditives ou installent des pare-sons.
La distanciation entre musiciens imposée actuellement pour des raisons sanitaires complique assurément le jeu collectif, l’homogénéité comme la justesse. Mais profitons de cette période pour repenser aussi le placement des interprètes de manière positive, en trouvant un équilibre entre impératif musical et confort dans la posture et l’audition. Nul doute que les musiciens ressortiraient gagnants d’une réflexion intelligente sur ce sujet.

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