En Argentine, la musique au cœur du clivage politique

Le pays de Daniel Barenboïm et de Martha Argerich est étroitement lié à la musique classique, dont le financement subit les alternances entre gouvernements péronistes et libéraux. Rencontre avec ceux qui font vivre la musique dans la capitale argentine.

S’il existe un lieu qui symbolise les clivages politiques argentins, le balancier régulier de visions culturelles et économiques qui s’affrontent, et matérialise la malédiction de ce pays au potentiel inouï, c’est bien le centre culturel Nestor-­Kirchner (CCK) – du nom du défunt président péroniste (2003-2007). L’ancien palais des Postes, aujourd’hui plus grand centre culturel d’Amérique latine et quatrième au monde, est depuis la fin des années 2000 un enjeu de pouvoir pour les locataires de la Casa Rosada, le palais présidentiel, situé à quelques dizaines de mètres à peine. « Sa création, après des travaux faramineux, en mai 2015, répondait autant à une ambition politique de Cristina Kirchner [présidente péroniste de 2007 à 2015 et épouse de Nestor Kirch­ner] qu’à une vision culturelle, explique Santiago Rosso, à l’époque son directeur de la musique classique. Il fallait qu’il soit un phare de la culture argentine pour le monde. »

Six auditoriums

Plus de mille mètres carrés, quarante salles d’exposition, seize de répétition, six auditoriums et trois salles de concert, dont la magnifique baleine bleue, créée pour accueillir l’Orchestre philharmonique national. Durant ses sept premiers mois, le CCK a vécu au rythme trépidant de centaines de concerts, expositions, festivals, tous gratuits, pour un public multitudinaire et très mixte socialement.
Puis, les élections ont consacré Mauricio Macri, nouveau président néolibéral, pressé de détricoter douze ans d’héritage kirchnériste. « C’est presque d’un exorcisme qu’il s’est agi, reprend Santiago Rosso. On est passés d’une effervescence totale à la solitude de couloirs déserts. Les budgets ont été sabrés, les spectacles sont devenus payants. Les salles d’exposition étaient louées pour des événements privés ou occupées par des réunions ministérielles. Une véritable guerre symbolique. » Plusieurs tentatives de renommer l’espace ont même été menées, avant d’être abandonnées.
Seul coup d’éclat : le Festival Barenboïm (le pianiste est d’origine argentine) relocalisé au CCK l’année dernière, à un coût dantesque : « Une folie, selon Santiago Giordano, musicien, professeur et critique musical, qui représente cent ans de budget de l’Orchestre philharmonique national. Le macrisme n’avait aucune ambition de construction à long terme, juste du show off grandiloquent. »

Anti-élitisme

Retour en arrière, pour éclairer cet affrontement. Il existe une idée tenace concernant le péronisme, ce mouvement politique protéiforme se souhaitant représentant du peuple et de ses “sans-chemises”, construit au milieu des années 1940 en opposition à l’oligarchie locale, qui rêvait d’une Argentine européenne et bourgeoise. Celle d’un anti-élitisme dénoncé par ses opposants, qui s’appliquerait dans tous les domaines, dont celui de la culture et, a fortiori, celui de la musique classique, bastion des classes dominantes.
Mais, comme toujours avec les péronistes, les nuances et paradoxes sont légion. C’est en effet sous la présidence de Juan Domingo Peron qu’a été créé l’Orchestre symphonique national, en 1946. « Il s’agissait d’offenser l’oligarchie sur son terrain », s’amuse Santiago Giordano. Et « de créer un ensemble qui voyagerait partout sur le territoire pour le désenclaver culturellement, renchérit Marcelo Massun, violoncelliste de l’Orchestre symphonique national. De nombreux orchestres provinciaux ont été créés à cette époque, la formation a été encouragée avec des bourses, dont a bénéficié Martha Argerich, par exemple, avec l’idée de créer un corps de travailleurs de la musique. »
Le théâtre Colon, la plus grande fierté de l’aristocratie locale et symbole de son entre-soi, ce magnifique théâtre à l’italienne bénéficiant d’une des meilleures acoustiques au monde, a été, non sans mal, entrouvert aux écoles, aux syndicats.

Coupes budgétaires

Mais les remous de l’histoire argentine et la succession de coups d’État et de dictatures ont reconstruit les barrières de classe gardant la musique classique.
Le retour à la démocratie, en 1983, a été suivi des très libérales années 1990 et de leur cortège de coupes budgétaires. « La parité du peso avec le dollar permettait d’inviter des grands maîtres internationaux, mais les théâtres, les orchestres étaient pauvres. Un soir de gala, le chef d’orchestre a dû envoyer son assistant acheter des ampoules pour les pupitres, juste avant l’ouverture du rideau. Sous les ors et l’opulent velours tendus pour l’élite, la pauvreté », se souvient Cristina Lopez, cheffe des archives de musique classique du théâtre Colon.
La terrible crise de 2001, résultat des politiques de ces années 1990, a fait exploser le pays et dynamité ses classes moyennes et populaires. « Le travailleur fils d’immigrés italiens du quartier de la Boca, qui prenait le bus pour aller au poulailler du Colon pour quelques pesos, n’en avait plus les moyens. Le parterre, lui, était toujours rempli », rappelle Santiago Giordano. La dévaluation du peso rend impossible d’engager des artistes internationaux, difficile de se fournir en matériel importé. « Nous dépendions de la charité d’orchestres étrangers, qui nous envoyaient des cordes », se souvient Marcelo Massun.

Les orchestres de jeunes

Cette crise a déclenché une profonde volonté de reconstruction. Après onze mois et cinq présidents, Nestor Kirchner, péroniste de ligne très sociale, est élu. Sous son mandat, puis sous les deux de son épouse, Cristina, va se développer un formidable outil : les orchestres d’enfants et de jeunes, lancés en 1998 par Claudio Espector. « L’idée était simple : convoquer les jeunes des quartiers défavorisés pour qu’ils fassent de la musique classique, en s’affranchissant des symptômes d’élitisme et de “talentisme” si fréquents dans ce milieu. Ne pas faire un ghetto de pauvres, mais, au contraire, créer les conditions de leur intégration. » Appuyé par un budget considérable, ce projet a prospéré rapidement. Dix-sept orchestres à Buenos Aires, une cinquantaine pour sa province et presque autant dans le reste du pays. Des milliers d’instruments (venus de Chine, à bon marché) ont été distribués.
Ces orchestres, conçus comme un outil de formation, ont eu un autre bénéfice : celui de renouveler et de redynamiser le public de la musique classique. Un retour au paradoxe péroniste, puisque Nestor Kirchner n’était pas un amoureux de la musique classique : têtu, il n’a même jamais mis les pieds au théâtre Colon !

« Des salaires de misère »

Après trois mandats kirchnéristes, le néolibéralisme est de retour avec Mauricio Macri, qui applique les recettes des années 1990 : des coupes budgétaires drastiques. Marcello Massun se navre : « Le budget de l’Orchestre symphonique national (hors salaires) est passé de 9 millions de pesos à 650 000. Quant aux rémunérations, elles sont aujourd’hui les plus basses du pays. Le salaire d’entrée est de 29 000 pesos [241 euros, NDLR]. Avec vingt ans d’ancienneté en tant que violoncelliste, j’en touche 50 000 [416 euros]. Ces salaires de misère découragent nos musiciens, qui partent. »

Externalisation

Quant aux orchestres de jeunes, ils ont vu leurs budgets passer de la responsabilité de l’État à celle des communes, qui n’ont pas les moyens de les alimenter. « En situation de crise, les maires choisissent de changer les conduites d’égouts plutôt que de financer la musique classique. En quatre ans de macrisme, pas un instrument n’a été acheté avec des deniers publics », raconte Santiago Giordano. Alors, c’est le règne de la débrouille, comme souvent dans ce pays.
Le théâtre Colon aussi a été affecté : les équipes de nettoyage, les guides, mais aussi les équipes vidéo et multimédias, ont été externalisés : « Lors d’une répétition, l’un des gérants a voulu s’adresser à l’orchestre et a demandé un micro, raconte Cristina Lopez. Un technicien lui a répondu : “Nous n’avons personne pour vous en apporter un : vous avez dissous le secteur.” » Tout un symbole : le ministère de la Culture a été dégradé en simple secrétariat d’État.
Les mêmes recettes, bien au-delà du monde de la musique classique, ont entraîné les mêmes effets. Récession, dévaluation, inflation : le pays dont a hérité le nouveau président péroniste, Alberto Fernandez – élu au premier tour en décembre dernier comme une sanction aux politiques économiques calamiteuses de Mauricio Macri –, est à nouveau au bord de l’abîme.
La pandémie et le confinement de trois mois, dont le pays n’est pas encore sorti, risquent de ne rien arranger. Mais Santiago Giordano garde espoir : « L’Argentine a un énorme pouvoir de résilience ; je crois que la musique classique resurgira après cette période. J’attends le jour où l’on pourra sortir à nouveau et jouer la Symphonie n° 9 de Beethoven sur l’avenue du 9-Juillet, au pied de l’obélisque. Comme une manière de dire : malgré tout, nous sommes toujours là. »

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